Brunitude

Moya Michael a étudié la danse africaine et occidentale en Afrique du Sud. Après avoir travaillé un temps en Europe, entre autres comme danseuse dans la compagnie Rosas, Moya a soudain senti qu’elle avait pris distance de ses racines africaines, elle qui, dans son pays natal, était autrefois étiquetée et ségréguée comme « femme de couleur ». Quand elle est tombée sur YouTube sur le ballet classique de Tchaïkovski, Le Lac des Cygnes, ainsi que sur la version « noire » Black Swan, elle a décidé de créer Coloured Swans. Uniquement avec des artistes qui donnent voix au chapitre à leur « brunitude ».

 

La rencontre artistique avec la célèbre artiste plasticienne sud-africaine Tracey Rose a donné lieu à Coloured Swan 1 : Khoiswan, et celle avec le danseur et chorégraphe bruxellois David Hernandez à Coloured Swan 2 : Eldorado. S'agit-il de spectacles de danse?
Ils contiennent de la danse, mails ils avoisinent la performance et dans les deux solos, j'utilitse beaucoupd de multimédia, de vidéo, de chant et de texte. Le public ne doit donc pas s'attendre à un pur spectacle de danse. Ce n’est pas abstrait, mais expérimental au sens où je tente de traduire vers l’espace et la scène les images que j’ai dans la tête.

Les pièces sont des collaborations, pourtant ce sont des solos.
Dans Khoiswan, je suis seule sur scène. Mais Tracey Rose et moi, la dramaturge Kitty Kortes-Lynch et le compositeur Mitsuaki Matsumoto avons tout conçu et réalisé ensemble. La présence de Tracey est tangible à travers les images qu’elle a créées. Khoiswan parle de l’identité des personnes qualifiées de coloureds en Afrique du Sud et retourne littéralement à mes racines. Il s’agit d’un parcours personnel vers mon héritage indigène et la revendication de ma « brunitude » dans un contexte européen. Tracey et moi avons d’ailleurs vraiment travaillé dans le bush en Afrique du Sud. Je m’y promenais dans un costume que l’artiste Povilas Bastys a confectionné pour moi, avec beaucoup de tissus aux couleurs vives, qui rappelle le passé pastoral des Khoï et des Griquas, mais qui semble aussi me donner des ailes.

Khoiswan fait aussi référence au Khoïsan.
Khoïsan est le nom qui qualifie les peuples indigènes d’Afrique du Sud – à l’origine deux groupes ethniques, les Khoï et les San. Lors de la première en Afrique du Sud, il ne m’a pas fallu donner beaucoup d’explication, mais en Europe, il me faudra être un peu plus explicite sur le sujet. Quoi qu’il en soit, il s’agit de toute évidence d’identité colorée ou hybride, d’identité « entre les deux ». À un moment donné dans le spectacle, je crie par exemple différentes dénominations par lesquelles on désigne les personnes d’origines mixtes dans le monde, comme Hottentot, métisse, café au lait, ou Bushman. On verra comment je pourrai faire passer cela au public européen.

Y a-t-il encore des références au Lac des Cygnes dans Coloured Swans ?
Oui, mais pas de références littérales. Elles sont subtilement reconnaissables dans les costumes et les mouvements.

Avez-vous procédé de manière similaire pour le solo Eldorado que vous avez créé avec David Hernandez ?
Ce solo s’inspire entièrement de son histoire. Il vit et travaille depuis longtemps à Bruxelles, mais il vient de Miami aux États-Unis et a des origines espagnoles, portoricaines, cubaines, irlandaises et écossaises. Il s’agit de sa « brunitude » dans une famille blanche anglo-saxonne. Donc à nouveau d’un parcours personnel, que nous observons cette fois à partir d’une perspective historique. Par exemple, à travers le voyage de son père venant de Cuba que j’associe aussi au mythe de la recherche de l’Eldorado – le pays de l’or que les Européens ont massivement recherché en Amérique latine dès le XVIe siècle et où, selon une ancienne légende, une divinité en or émergeait d’un lac. Voilà qui nous ramène au Lac des Cygnes. L’or joue aussi un rôle dans ma ville, ma cité de l’or, Johannesburg. Tels sont les liens que je tente d’établir continuellement, même si cela reste toujours des histoires personnelles.