Dans un tonneau vide, on peut beaucoup mettre.

Loin des projecteurs, Raven Ruëll, David Van Reybrouck et Bruno Vanden Broecke ont travaillé à leur nouveau spectacle, Para. Il s’agit du dernier volet de leur trilogie sur l’Afrique qui a commencé par die Siel van die Mier et Missie/Mission, ce monologue prodigieux sur le missionnaire André. Même équipe, neuf ans plus tard.

Vanden Broecke : « Ça me fait drôle de retravailler avec la même équipe. Mais Raven (Ruëll, metteur en scène) et moi-même n’avons besoin que d’un demi-mot pour redevenir les mêmes idiots qu’il y a neuf ans. Et travailler avec un texte de David Van Reybrouck est toujours un plaisir. »

Missie était et est toujours un succès. La pression sur le nouveau spectacle Para doit atteindre des sommets ?
Vanden Broecke : « Oui. C’est pour cela que nous avons attendu longtemps avant de le rendre public. Nous voulions travailler indépendamment des attentes du public et des préventes de billets. »

Vous ne commencez pas à en avoir assez de jouer Missie/Mission ?
Vanden Broecke : « Non. Je le joue en quatre langues (néerlandais, français, allemand et italien, NDLR), ce qui génère de l’alternance. Chaque représentation est différente, en raison du public. En neuf ans, beaucoup de choses se sont passées : mon père est décédé, je suis encore devenu père à deux reprises… Je me surprends chaque fois à de nouveau mesurer le texte, qui est si universel, à ma vie au moment où je l’interprète. Cela en dit long sur la qualité du texte. »

Cette fois, ce ne sont pas des missionnaires mais des paras qui ont la parole. Qu’est-ce qui vous frappe dans ce métier ?
Vanden Broecke : « Le parcours qu’un homme doit effectuer pour devenir soldat. Pour pouvoir tuer quelqu’un. Premièrement, il faut être entièrement vidé. Le texte dit littéralement : “Dans un tonneau vide, on peut beaucoup mettre. Ce n’est que de la sorte qu’on peut faire exécuter des ordres au doigt et à l’œil.” Sur le terrain, il y a souvent un ennui infini, hormis ces quelques moments où tout doit se dérouler à une vitesse maximale. Ce contraste est frappant. Et puis rentrer chez soi et se sentir seul, car comment trouver les mots pour dire ce qu’on a vécu. »

Le spectacle s’appuie sur des entretiens menés avec des paras ayant participé à cette mission en Somalie au début des années 90.
Vanden Broecke : « Tout le monde se souvient du Rwanda, mais la Somalie était la plus grande opération militaire belge de l’après-guerre. Près de 3 000 paras se sont retrouvés là. Quel est leur récit ? David Van Reybrouck ne cherche pas à donner la parole à des gens qui exercent une profession courante. Un missionnaire, un para, ce sont des personnes qui occupent une certaine place dans notre société et qui méritent d’être entendues. Il veut les rendre audibles et intelligibles. Non pas pour les présenter sous un jour positif ou négatif, mais pour apprendre à les comprendre. Les existences sont plus complexes qu’on ne le pense. Et encore plus compliquées quand on réfléchit. » 

Interview par Kris Kuppens