Dramaturge de ville Kristin Rogghe sur décolonisation

Décoloniser est un verbe

La saison prochaine, nous reprenons deux classiques du répertoire du KVS qui se focalisent sur des passages de l’histoire coloniale belge : Mission et La vie et les œuvres de Léopold II. Toutefois, nous ne sommes que trop conscients qu’uniquement mettre en lumière le côté blanc de l’entreprise coloniale ne suffit pas. Aussi, nous coproduisons Kuzikiliza, un spectacle expérimental de Pitcho Womba Konga autour du discours de Patrice Lumumba, et présentons Fractured Memory, dans lequel Ogutu Muraya s’inspire du compte rendu de James Baldwin sur le premier congrès d’écrivains et d’artistes noirs en 1956. Deux spectacles qui, dans l’examen d’un héritage complexe, réinventent simultanément les codes artistiques et, plus important encore, portent en eux la conscience que la colonialité ne relève pas d’un passé poussiéreux, ne représente pas un chapitre clos, mais est toujours bien en vie.

L’héritage colonial ne détermine pas seulement l’image de nos rues, il est également conservé dans nos esprits. De même qu’aux Etats-Unis l’abolition de l’esclavage n’a pas effacé l’impact de ce système sur les consciences et sur la société – comme l’a démontré Malcolm X –, les indépendances africaines n’ont pas marqué la fin de la colonialité. L’infrastructure mentale qui a sous-tendu la colonisation est maintenue en place à ce jour. Aussi longtemps qu’elle reste inconsciente et innommée, elle a prise sur notre société et sur les rapports de force existants entre les citoyens. Cela s’exprime dans la façon dont nous abordons les réfugiés et les minorités, dans les images et les représentations de la diversité dans les médias, dans nos relations économiques avec les pays du Sud, dans nos canons de beauté et nos épouvantails, dans la violence policière et les contrôles au faciès de jeunes de couleur... et dans les arts aussi.

D’où la nécessité de décoloniser : nos esprits et nos usages, notre espace public et nos universités, nos arts. Décoloniser est un verbe : tout un chacun peut le mettre en pratique dans son champ d’action. il s’agit d’un processus de conscientisation qui mène à d’autres manières de penser et d’agir.

Cela revient à acquérir la notion de l’impact profond de la pensée coloniale sur la vie quotidienne, de pouvoir nous en libérer et de la contrebalancer. Pour nous, au KVS, c’est un moteur important, dans notre programmation pour la nouvelle saison et notre quête de voix et de récits artistiques pertinents, mais tout autant dans notre introspection en tant qu’organisation et notre réflexion sur le secteur des arts. 

Un collectif français répondant au nom de « Décoloniser les arts » a établi un questionnaire très pertinent qui s’adresse aux dirigeants d’institutions culturelles publiques. Les questions sondent, entre autres, la présence de non-blancs dans l’organisation et les éventuelles positions qu’ils y occupent :
Connaissez-vous des non-blanc(he)s directeur ou directrice d’institution culturelle publique ? Avez-vous des collaborateurs non blancs dans votre équipe permanente ? Si oui, à quels postes ? S’il y a des non-blancs sur vos plateaux, sont-ils français ou étrangers ? Et quels rôles ont-ils ? Dans votre établissement, les non-blancs sont-ils principalement programmés en danse et en musique (domaines de compétences généralement concédés aux noirs dans un imaginaire colonial) ou aussi en théâtre, une discipline associée à la parole, à la pensée, à l’intelligence ? Dans les histoires convoquées sur vos plateaux, les récits des immigrations, de la traite des Noirs, des colonialismes, de la politique étrangère, des minorités, des vies contemporaines et sensibles des personnes issues de ces histoires, sont-ils racontés ? Si oui, par qui ? Des blancs ou des non-blancs ? De quelles couleurs de peau, de quelle(s) origine(s) culturelle(s) sont les auteur(e)s, les metteur(e)s en scène, les chorégraphes ?
La culture peut-elle encore nous réunir, au-delà de nos différences, afin que nous apprenions à nous connaître ? Une culture qui exclut une partie de la population est-elle un peu responsable de son sentiment de non-appartenance à la communauté nationale ?
La culture peut-elle encore véritablement nous rassembler et nous permettre de nous reconnaître malgré nos différences ? Percevez-vous ce questionnaire comme un reproche qui vous est adressé ou comme la demande émue d’une partie de la population de n’être plus oubliée, d’être considérée ?

Un petit symptôme, a priori insignifiant, du champ artistique est le phénomène notable suivant : indépendamment de leur âge réel, des artistes d’origines différentes sont souvent qualifiés de talents « émergents ». Les critiques ou les réactions à leurs œuvres adoptent très souvent un ton condescendant, qualifiant le travail « d’intéressant » ou de prometteur, mais n’ayant pas encore atteint son plein « potentiel ». On fait souvent l’éloge de leur « énergie brute », mais on ajoute aussi souvent que leur art ou leur savoir-faire doit encore évoluer, est encore « inachevé » ou n’est pas encore arrivé à « maturité ». De telles critiques sont fréquemment émises avec les meilleures intentions, mais manquent d’autocritique fondamentale. Car elles s’inscrivent implicitement dans un cadre de réflexion (néo)coloniale : « nous » sommes le standard, la mesure de la civilisation ; l’« autre » a pris du retard dans son développement, il est encore un peu immature, il lui faut encore beaucoup apprendre, mais il est « en bonne voie » pour devenir aussi adulte et qualifié que nous. Cela rappelle la catégorie des « évolués » à l’époque coloniale.

Un autre symptôme est le peu de couleur qu’on trouve dans le monde culturel quand on observe les positions qui procurent du pouvoir, des responsabilités et donne voix au chapitre. Cela ne se limite bien entendu pas au seul secteur culturel.
Je fais référence à l’idée de supériorité et de mission civilisatrice censée légitimer jadis l’asservissement d’autres peuples ; à l’idéal du progrès linéaire dont seule la modernité occidentale issue des Lumières était le modèle salvateur, susceptible de faire évoluer l’autre et donc imposé coûte que coûte, et à l’image exacerbée qui déshumanisait, rendait invisible ou caricaturait l’autre qui a permis de faire passer aussi massivement la domination coloniale comme normale et acceptable. Comment la décolonisation peut-elle réussir quand non seulement l’inégalité et l’exploitation économiques perdurent, mais que les fondements de la pensée coloniale restent intacts ?

Il est également intéressant de situer la pensée coloniale dans le cadre théorique élargi de la modernité. Avec Descartes comme pionnier, la pensée occidentale a partagé la réalité en catégories dualistes, afin de mieux la comprendre et la maîtriser. Esprit vs corps, sujet vs objet, être humain vs nature. Aujourd’hui, l’idée de leur cohésion indissociable et de leur interdépendance germe à nouveau, mais dans le paradigme de la modernité, elles sont mises en opposition. Dans ces concepts binaires, l’un est systématiquement considéré comme supérieur à l’autre et l’autre invariablement minimisé, n’ayant de valeur que dans la mesure où il est au service du premier. Il paraît donc logique et acceptable que l’un contrôle et domine l’autre. Le paradigme de la modernité s’est également révélé un terreau fertile pour le progrès de la science et de la technologie. Mais parallèlement, les conquêtes, la traite négrière et la colonisation occidentales triomphaient. D’autres peuples devenaient ainsi des objets. L'imaginaire colonial les réduisait à des moins que humains, à des choses. ainsi, on pouvait les exterminer ou les soumettre au nom de la civilisation, les asservir à des fins de profit. Nous vs eux, avec la suprématie aux mains des premiers. Chaque image ou discours qui déshumanise des groupes de gens ou les réduit à des clichés et au silence, devrait déclencher nos sonnettes d’alarme.

Et c’est précisément pour cela qu’il est de notre devoir de nous atteler à la décolonisation : si nous n’avons pas conscience du poids de l’histoire, comment en tirer les leçons ? Si nous ne faisons pas face à notre passé et refusons de voir à quel point nous en portons la trace, comment éviter de reproduire aveuglément les mêmes fautes et d’infliger la même violence physique et psychologique ?

Décoloniser n’est pas une histoire de culpabilité et de pénitence, mais de guérison et de réparation. De quête de ce que nous avons perdu en cours de route. De réapprendre à voir, ou d’apprendre à voir plus et mieux, au-delà des catégories binaires.