SACHLI GHOLAMALIZAD

Sachli Gholamalizad crée des spectacles de théâtre, mais est également active en tant qu’actrice au cinéma et à la télévision. Elle a étudié l’art dramatique au RITCS à Bruxelles et a suivi des cours auprès de Jack Waltzer à Paris.

 

En 2013, elle réalise son premier spectacle, A reason to talk, la première partie d’une trilogie qui lui vaut d’emblée plusieurs prix (Fringe First 2015, Circuit X, Roel Verniers, Shortlist Amnesty International, etc.). Elle entame une longue tournée avec la production qui est accueillie partout avec beaucoup d’enthousiasme.

 

En 2016, elle crée le deuxième volet, (Not) My Paradise. Elle rejoint le KVS dont elle devient un visage et est artiste en résidence au Vooruit à Gand pour une période de cinq ans. En mai 2019, elle présente au KVS et auKunstenfestivaldesarts, son troisième spectacle en solo, Let Us Believe in the Beginning of the Cold et dernier volet de sa trilogie.

 

Sachli Gholamalizad est aussi souvent à l’affiche de films. Outre un rôle dans le nouveau film de Brian De Palma, Domino (2018) et dans Layla M (2016) de Mijke De Jong, elle a également participé à des séries (inter)nationales comme Stockholm Requiem (2019), Bullets (2018), De Twaalf, Loslopend Wild (2012-2018). Elle était la protagoniste de la série télévisée De Bunker (2015).

 

À présent, elle poursuit ses tournées internationales avec ses pièces de théâtre. Elle s’est ainsi produite à Toronto, au festival FIBA à Buenos Aires, au festival GREC à Barcelone et au Fringe Festival à Édimbourg. 

 

Outre son travail au théâtre, au cinéma et à la télévision, elle écrit des chroniques dans Mo* Magazine.

Interview de Sachli Gholamalizad

par Maryam K. Hedayat

 KVS a demandé à l’écrivaine et vidéaste Maryam K. Hedayat de réaliser une interview de la femme de théâtre Sachli Gholamalizad. Les deux artistes partagent plusieurs passions et désirs ainsi qu’une prédilection pour deux artistes iraniennes, Forough Farrokhzad et Googoosh. Il était écrit dans les étoiles que Hedayat participerait à la création du troisième spectacle de Gholamalizad, Let us Believe in the Beginnning of the Cold Season. En tant que dramaturge, caisse de résonance, et à présent en tant qu’intervieweuse.

 

 

Où as-tu puisé ton inspiration pour ce nouveau spectacle ?

Chaque pièce, chaque nouvelle histoire germe pendant le processus de création du précédent. Ce qui est logique, puisqu’on déborde d’idées dans ces moments et qu’on ne peut pas toutes les intégrer à une histoire. Tout ce qu’on aimerait encore raconter, tout ce qu’on n’arrive pas à raconter, on le conserve pour le spectacle suivant.

 

C’est en outre quelque chose qui occupe quotidiennement mon esprit : quel est mon rôle dans la société et comment le monde extérieur interprète-t-il ce rôle ? Il y a ceux à qui l’on offre un podium et ceux à qui on ne l’offre pas. Et quand on obtient un rôle, cela entraîne-t-il parfois des attentes ? Joue-t-on le jeu et se réduit-on au silence ce faisant ? Ou bien ose-t-on dévoiler certaines choses et en assumer toutes les conséquences ?
Ma position dans la société en tant que femme et surtout en tant que femme d’origine différente me donne matière à réflexion sur cette société et matière à réaliser des spectacles critiques.

 

 

Comment es-tu arrivée aux artistes iraniennes Forough Farrokhzad et Googoosh ?

Elles sont venues à moi. Je ne suis pas allée les chercher, mais elles font partie de mon bagage culturel. Cela me paraît donc parfaitement naturel de m’ouvrir à elles et de les inclure à mon processus de création. Ce serait dommage de ne pas partager les nombreuses références de mon univers avec mon public. Il est grand temps de passer le « canon » au crible et surtout de ne pas le remplir de manière trop unilatérale.

 

 

Que signifient ces femmes pour toi ?

Farrokhzad porte quelque chose d’universel en elle. Tout le monde devrait lire et entendre sa poésie. Elle était très en avance sur son temps, aussi bien en sa qualité de femme, de

féministe que d’artiste. Elle était l’une des principales novatrices de la poésie iranienne, autant sur le plan du style que des sujets abordés. Elle refusait de se soumettre aux rôles imposés en fonction du genre et a résolument rompu avec la tradition.

 


Ici, l’accent est trop souvent mis sur le canon dit occidental, comme s’il s’agissait de quelque chose d’établi, comme s’il n’y avait pas d’autres histoires qui méritent d’être canonisées. Quand on accorde trop d’attention à une partie de l’histoire du monde, on efface en somme celle de l’autre partie du monde. Je ne veux pas que cette partie soit effacée, car elle inclut également mon propre cadre de référence. Mon canon est plus étendu et plus inclusif que le canon occidental traditionnel : il peut aussi bien intégrer Sylvia Plath, qu’Audre Lorde et Forough Farrokhzad. Il n’est pas question de sélectionner, mais d’additionner. Je n’exclus personne de mon canon, je ne fais que l’enrichir.

 

 

Tu as effectué une grande part de tes recherches à l’étranger, qu’es-tu allée y chercher ?

Je me suis rendue, entre autres, à Los Angeles parce que c’est un lieu où se retrouvent de multiples cultures très différentes. Je voulais examiner comment toutes ces différentes cultures vivent ensemble, ressentir quels rapports les gens entretiennent à leur propre culture et aux autres cultures. C’était rafraîchissant de constater que les gens y conservent leurs propres traditions et leur culture tout en embrassant la culture états-unienne.
Là non plus, il n’est pas question de choisir entre l’un ou l’autre. C’est ce qui manque ici. Certes, il y aurait beaucoup à dire sur l’échec du rêve américain, mais en même temps, beaucoup de gens qui ont grandi là-bas ont été élevés dans une mentalité qui veut qu’en principe différents antécédents doivent pouvoir cohabiter harmonieusement et rechercher une identité qui chapeaute l’ensemble. J’ai l’impression qu’on est plus ouvert au multiculturalisme, ce qui peut paraître très utopique, mais c’est pourtant tangible. Les quartiers y sont moins étiquetés comme des ghettos. Ici, j’ai le sentiment que certaines cultures sont refoulées du centre-ville et de la société. Elles sont perçues comme inférieures.

 

La culture y est en outre moins folklorisée ou exotisée, contrairement à ce qu’on observe ici. Il y règne une ouverture et une flexibilité vers d’autres cultures qui est moins perceptible ici. Autant sur le plan social que culturel, on y voit beaucoup moins de ségrégation qu’ici. En ce sens, l’Argentine était aussi très intéressante. J’ai beaucoup parlé et échangé avec des collègues créateurs et j’ai découvert de quelle manière ils marient leur art et leur lutte contre des systèmes de pouvoir obsolètes et contre le statu quo.

 

Voyager apporte certaines libertés et idées. En voyageant, on apprend parfois à mieux connaître sa propre culture et son identité. On peut mettre ses pensées et ses idées à l’épreuve, les confronter à une nouvelle toile de fond, ce qui fait qu’on redéfinit parfois certaines idées ou qu’on les adapte à un contexte différent. Voyager fait réfléchir à ses propres usages et réflexions. On apprend que rien n’est absolu et qu’il vaut mieux envisager les définitions en fonction du contexte.

 

Ces exercices de réflexion sont très importants. Chaque fois, je veux tellement me remettre en question. Dès qu’on pense avoir trouvé une définition, on peut si facilement la saper. Ça rend humble, plus ouvert, plus universel. Il n’y a pas de réponse qui vaut pour tout. Cette quête de réponse est belle, cette persistance à construire et à déconstruire.

 

 

Comment se fait-il que la musique occupe soudain une si grande place ? Que signifie chanter pour toi ?

Par le biais de la musique, il est possible de communiquer avec un grand groupe de gens très divers à propos de concepts comme la douleur, le deuil, la joie, le bonheur. La musique peut avoir un effet immensément salutaire et reliant.

 

On ne peut pas tout raconter avec des mots. C’est pour cela que je n’aime pas réduire un spectacle au seul texte. Dans la musique, je reconnais, par exemple, des sentiments comme le déracinement que je veux exprimer et partager par le biais de la musique. Il y a une part d’émotions dont je ne peux pas me libérer en jouant. J’ai envie d’utiliser ma voix de différentes manières et d’ainsi pouvoir aborder diverses émotions.

 

La musique est aussi un moyen de moins rester coller dans sa tête. Je ne voudrais pas m’enliser dans l’éternelle explication. Je voudrais échapper à la rationalité. Il y a plusieurs manières de raconter des histoires. La musique est une partie importante de mon univers, de mon monde intérieur. Elle octroie une place aux choses, sur une autre strate, sur une autre fréquence. C’est une porte ouverte à une multiplicité de strates qui me permet de mieux comprendre et interroger le monde autour de moi. On ne peut pas échapper à soi-même ni à sa voix en musique.

 

La musique et le chant sont universels. Tout au long des siècles, les femmes ont dû revendiquer leur voix, dans toutes les cultures, sur tous les continents. La voix est un outil d’émancipation, d’autonomisation, de libération des structures dominantes. Historiquement, la musique a été utilisée sous diverses formes pour critiquer la société, pour lui lancer des défis et pour s’adresser à un grand nombre de personnes à la fois.

 

Aujourd’hui, nous avons grand besoin de nouveaux textes, de nouvelles chansons qui expriment notre état d’esprit, ce que nous ressentons et qui, tout comme nous, sont porteuses de différents mondes. Je souhaite utiliser ma voix comme outil d’autonomisation.

 

 

Comment ton troisième spectacle – et troisième volet de ta trilogie – se rapporte-t-il à ton travail précédent ?

De même qu’une idée ou un concept, un spectacle se développe. Tout comme on se développe en tant qu’être humain : on passe par différents stades, on évolue, on apprend de ses erreurs, de son passé. De la même façon, on apprend de ses spectacles précédents, on essaie d’en créer de nouveaux qui incarnent la personne qu’on est à ce moment précis, ce qu’on défend, ce qu’on croit. Avec ce spectacle, je souhaite mettre en question les masques, affronter les idéologies dominantes et m’interroger sur la manière dont elles m’aident ou me sabotent dans la vie. Cela signifie qu’outre les récits qui m’entourent, je souhaite analyser mon processus évolutif d’actrice et passer au crible mon rôle d’artiste. Les conceptions, les idées qu’on a aujourd’hui ne sont peut-être pas celles qu’on aura dans un an. Il faut donc à chaque fois oser se regarder et examiner son contexte d’un œil critique.

 

 

Comment définirais-tu ton évolution en tant qu’artiste ?

En tant qu’actrice, je ressens toujours le besoin, au bout de six ans, d’interpréter mon premier spectacle A Reason to Talk. Chaque fois que je joue cette pièce, elle me transforme, parce que pour des publics différents dans des pays différents, elle revêt un autre sens. Une signification, une valeur, une teneur différentes. En tant qu’actrice, j’évolue par le nouveau contenu que je lui donne. Cela transcende ma propre histoire pour devenir une histoire de tout le monde et cela a un effet tellement reliant.

 

J’ai aussi gagné en assurance, j’ai moins peur de parler à partir de ma propre perspective. Je sens que j’ai moins à perdre. Je veux dire par là que je ne dois pas absolument signifier quelque chose pour quiconque. Je me sens libérée de la nécessité de vouloir être aimée, appréciée. En lâchant cette nécessité, j’ai créé de l’espace pour choisir de qui je souhaite m’entourer, de quelle sorte de personnes et de pensées je veux me nourrir. J’ai de l’espace pour évoluer, pour m’accepter. Cela signifie aussi que je ne cherche plus à plaire à tout prix. Cela s’exprimera aussi dans mes prochains spectacles. J’apprends de mes expériences, de mes créations et cela me donne la confiance que j’ai besoin pour l’avenir.

 

 

Quel message souhaites-tu transmettre dans ce spectacle ? Que voudrais-tu que les gens en retiennent ?

Ça reste toujours une question difficile, parce que le spectacle n’existe pas encore. Je ne peux qu’espérer être comprise. Bien qu’en tant qu’êtres humains nous ne puissions jamais entièrement nous comprendre en raison des lacunes du langage. Mais si je parviens à entraîner des gens dans mon univers mental, j’en serai très reconnaissante.

 

Si la pièce stimule des personnes à réfléchir, à parler, à remettre des choses en question, nous pourrons évoluer ensemble et avancer. Il est important que nous continuions à nous inspirer et à nous nourrir mutuellement, même si nous avons des conceptions de vie différentes. Je ne veux forcer personne à changer d’avis, je ne suis pas intéressée par la propagande. Si les gens sont disposés à écouter mes histoires, à regarder ce que je veux leur montrer, j’en serai très contente.

 

Je ne veux plus de faux-semblants, de simulacres. J’aspire à vivre dans l’authenticité et j’attends cette même authenticité de mon public. L’époque que nous vivons exige que nous dépassions les superficialités et fassions tomber les masques afin d’apprendre à réellement nous connaître comme les êtres complexes que nous sommes.

 

 

Quand considères-tu le spectacle comme réussi ?

Le processus de création de ce spectacle est au moins aussi important que son résultat. L’équipe avec laquelle j’ai travaillé m’a énormément enrichie et nous nous sommes bien complétés. C’est très productif de travailler avec des gens qui sont d’une part sur la même ligne, mais qui d’autre part peuvent chacun proposer leur perspective, unique et différente. De ce point de vue, le spectacle est d’ores et déjà réussi.

 

Ce qui compte pour moi, c’est que mon public puisse puiser du réconfort et de la reconnaissance dans le spectacle et en retirer des idées. Je désire aller au-delà de la simple communication avec mon public, j’aimerais forger une alliance. J’aimerais nous tendre un miroir, à moi-même et à eux. Créer un lieu sûr où nous pouvons parvenir ensemble à des idées, des conceptions. Je veux continuer à me remettre en question, oser être humble et douter. L’humilité ne signifie pas se minimiser ou se taire. L’humilité signifie avoir le courage de parler parce qu’on souhaite contribuer à la société.

 

Se taire est souvent lâche ou narcissique. Les gens n’osent souvent pas se sacrifier de peur d’être critiqués. Je veux dépasser cela en racontant des histoires qui ne sont pas racontées et semblent ne pas exister par conséquent. En racontant, je me donne non seulement le droit d’exister, mais j’essaie de rendre audibles ceux qui n’ont pas le privilège d’être entendus. Cela aussi relève de l’humilité d’après moi.

 

© Francis Vanhee
© Francis Vanhee
© Francis Vanhee

In de pers

 

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12.10.2015 - Gazet Van Antwerpen - Ik acteer niet om bekend te worden
14.11.2015 - Citta stadsmagazine GVA - Het water heeft me naar Antwerpen gelokt
06.05.2016 - The Theatre Reader - I always felt like an alien: ...
02.10.2017 - Culture Club - SACHLI GHOLAMALIZAD: DNA
03.10.2017 - L'Echo - Focus sur la Flandre qui crée
16.01.2018 - RTBF - Tout le Baz'Art : Sachli Gholamalizad
25.06.2018 - La Libre - Sachli Gholamalizad, étoile montante du théatre
20.07.2018 - De Standaard - "Ik ben geen underdog meer"

Let us believe in the beginning of the Cold Season
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