INTERVIEW avec Pippo Delbono

À la demande de sa mère mourante et profondément croyante, Pippo Delbono – un chrétien qui a perdu la foi – a réalisé un spectacle d’après les Évangiles. Cela donne un flux de conscience composé d’images, de musique et de sentiments étourdissants qui, plus que tout, parviennent à saisir l’air du temps. Ultime ode à l’amour, ultime révolte contre la mort. Nous sommes fiers de présenter ce spectacle rebelle, généreux et poétique à Bruxelles. 

Pippo Delbono est un phénomène : homme de théâtre excentrique et artiste de la vie. Avec son langage théâtral singulier, personnel, poétique, débordant d’amour et truffé d’énergie punk, il occupe une place tout à fait unique sur la scène théâtrale internationale. Ces spectacles oscillent entre le public et l’intime, l’autobiographique et l’universel.

Le titre est Vangelo, parce que le spectacle s’inspire des évangiles. Dans un certain sens, un spectacle ne pourrait toutefois être plus actuel que celui-ci. 
Il est certain que la grande pertinence des évangiles de nos jours leur confère une véritable contemporanéité. Les évangiles constituent en effet un message du Christ, qui vivait à une époque où existait l’esclavage et qui a à la fois introduit le concept d’égalité entre les êtres humains et d’amour de son prochain. Ces postulats sont plus actuels, plus révolutionnaires et plus cruciaux que jamais dans le monde présent où l’on voit s’ériger de nouveaux murs, apparaître de nouveaux racismes et de nouvelles xénophobies et où le pouvoir est aux mains de gens cupides, indifférents à l’égard de leurs prochains. Les paroles des évangiles ne sont pas difficiles à comprendre, cependant leur message est simultanément simple et complexe, aussi complexe que les temps que nous vivons.

Votre vision des évangiles a-t-elle changé après avoir créé ce spectacle ?
J’ai été élevé dans un catholicisme fervent. Ma mère était pour ainsi dire une bigote : elle passait beaucoup de temps à l'église et avait intériorisé à la fois les aspects les plus rigides et les plus beaux de la foi. J’ai pris mes distances il y a très longtemps. Je pratique le bouddhisme depuis bientôt trente ans. Et d’une certaine façon, je travaille précisément à effacer cette histoire, cette culture. Y revenir avec fraîcheur et spontanéité m’a fait lire les paroles des évangiles comme s’il s’agissait de vers de poésie. J’ai fini par y voir des paroles d’ouverture, de liberté, de révolution. J’ai également réfléchi à la trahison du Christ : peut-être était-elle mise en place depuis le début, menant progressivement à la structure contemporaine de l’Église et à l’apparition de toutes ces institutions qui ont pu observer la naissance, la vie et la mort afin de créer du pouvoir.

Pensez-vous que votre mère serait satisfaite du résultat ? 
PD: J’ai travaillé à ce spectacle en pensant à elle. Elle m’avait déjà demandé de le faire, mais je n’aurais pas accepté de monter un spectacle juste pour lui faire plaisir si elle m’avait demandé d’écrire une pièce sur les marmelades finlandaises, par exemple. J’ai décidé de m’y atteler en raison de la place de ma mère dans toute une génération et civilisation européenne qui a su construire toute une trajectoire sur cette histoire, et je crois en son importance. Je pense que ma mère a mûri après sa mort. À supposer qu’un « après » existe dans un espace qui n’est pas un espace et un temps qui n’est pas un temps. Si ce non-espace au-delà des concepts mentaux d’espace et de temps existe réellement, alors oui, quelque chose de profond de ma mère est sûrement là. Non pas ma mère avec ses principes, mais quelque chose de plus grand et de plus sacré.

Vous sillonnez l’Europe avec vos spectacles. Dans quelle mesure estimez-vous important de montrer Vangelo à Bruxelles ? Dans une ville qui compte 180 nationalités différentes, une myriade de langues et qui est la capitale de l’Union européenne ?
Il m’a toujours semblé que les lieux où des gens très différents cohabitent offrent une belle occasion de construire une trajectoire. Sinon, dans certaines situations, des conflits surgissent. Si on se penche sur tous les grands conflits, la plupart ont précisément germé dans des pays habités par des populations différentes : pensez, par exemple, au conflit israélo-palestinien, ou à Sarajevo. Comme l’a dit le Christ, après être tombée, la graine peut soit survivre et rester par terre soit mourir et produire une nouvelle vie, de nouveaux fruits. Nous faisons profondément partie de cette trajectoire – nous naissons tous, nous vieillissons, nous mourons. Cela s’applique à tout un chacun, du dernier réfugié à se noyer dans la mer au président des États-Unis. D’une certaine façon, nous partageons tous la même condition. Alors qu’il s’agit là d’une pensée sacrée, elle ne nécessite pas de processus religieux ou spirituel, mais se manifeste plutôt comme une conscience. Fort de cette conscience, la seule façon de vivre avec les autres est de construire cette trajectoire commune. Dans une ville comme Bruxelles, à un moment comme celuici – qui voit se dresser de dangereux murs – il est donc fondamental de créer une harmonie des différences. J’aime beaucoup cette phrase d’un film de Bergman : « Le théâtre est une rencontre entre êtres humains. » J’y ajouterais que le théâtre est une rencontre entre êtres humains différents. Et c’est précisément lorsque des êtres humains différents trouvent le bon moyen de se rencontrer que l’amorce d’une grande révolution peut avoir lieu.

Image: Luca del Pia