J'espère que notre pièce constitue un problème

Le dramaturge urbain du KVS, Gerardo Salinas en conversation avec l'auteur dramatique Guillermo Calderón sur son spectacle Mateluna.

Qu’interprétez-vous comme du théâtre politique ?
Tout théâtre est politique. Ma première impulsion était de faire du théâtre qui génère une discussion. Je souhaitais créer des pièces dialectiques qui mettraient à nu des problèmes si graves, aigus et urgents que le public serait forcé de s’en préoccuper sur le plan politique. De l’une ou l’autre manière, j’ai cru que de cette réflexion qui a lieu au théâtre découlerait une sorte d’action. Avec le temps, je me suis demandé de quelle façon nous pourrions insuffler plus de force au théâtre pour générer cette action et j’ai commencé à envisager le théâtre comme un espace où engendrer une communauté politique. Parce que la pensée politique vit de manière individuelle, l’effort consiste à essayer de l’étendre à la collectivité afin qu’elle soit transformée en action.

Comment cette idée s’applique-t-elle à Mateluna ?
Lorsque nous avons décidé de créer une pièce sur Jorge Mateluna, nous avons pris conscience que nous réalisions une œuvre qui fait directement appel au public pour s’engager dans l’action, et ce, de différentes manières : principalement en suscitant une émotion politique indignée et mobilisatrice, mais aussi en montant une pièce qui ne comporte pas toute l’information nécessaire à donner une idée complète de l’affaire Jorge Mateluna, ce qui oblige les gens à aller chercher après la représentation tous les tenants et les aboutissants de cette affaire sur internet. Surtout en appuyant sur le fait que Jorge Mateluna est incarcéré en ce moment, pendant qu’ils assistent au spectacle. Cela provoque une urgence impossible qu’on ne peut pas ignorer.

Que critique la pièce ?
Si la justice fonctionnait pour Jorge comme pour d’autres citoyens, il serait un homme libre. Nous avons un système judiciaire qui fonctionne pour une certaine classe sociale : les personnes ayant un travail et une certaine couleur de peau. Mais une autre justice s’applique à ceux qui n’ont pas de travail, pas la bonne nationalité ou ne proviennent pas de la bonne classe sociale. Cette frange de la population est beaucoup plus susceptible de se voir infliger un jugement inique. On observe ce phénomène en particulier aux États-Unis où cela atteint le stade épidémique, voire pire, l’horrible cruauté d’incarcérer massivement des personnes de couleur pour des délits mineurs. En Europe, on constate la vulnérabilité des réfugiés et des migrants, qui sont souvent considérés comme des citoyens de second rang et ont droit à une justice de deuxième ou troisième classe.

Comment votre pièce s’adapte-t-elle au contexte de Bruxelles ?
J’espère que notre pièce constitue un problème, qu’il s’agisse même d’un conflit auquel on assiste. Pour un public européen, une esthétique qui n’est pas strictement européenne est souvent un peu difficile à comprendre, parce que la pièce n’a pas le même goût culturel que celles auxquelles ce public est accoutumé. Peut-être nos discours politiques sont-ils plus agressifs, plus conflictuels. C’est précisément dans cette brèche que nous souhaitons exister. Et c’est aussi la brèche historique dans laquelle vivent les deux continents, celle du colonisateur et celle du colonisé. Car, bien que la colonisation du Chili remonte à plus de deux cents ans, les problèmes sont toujours présents et il est intéressant de les aborder à partir d’une autre perspective.