Kuzikiliza : Pitcho Womba Konga se fait entendre

Une conversation entre Kristin Rogghe, dramaturge urbaine chez KVS, et créateur de théâtre, Pitcho Womba Konga. 

Votre première pièce Kuzikiliza s’inspire du discours que Patrice Lumumba a prononcé le 30 juin 1960. Pourquoi éprouviez-vous le besoin de réaliser ce spectacle ?
J’éprouve la nécessité de dénoncer le passé colonial de la Belgique et l’histoire partagée de mon pays. Je suis en Belgique depuis l’âge de six ans et j’avais vingt quand j’en ai entendu parler pour la première fois. Elle n’avait pas été évoquée à l’école ni dans les médias. En la découvrant, je me suis dit : toute cette merde s’est produite et personne n’en parle ?! J’ai visité le Musée royal d’Afrique central pour apprendre davantage sur mon pays d’origine et sa représentation, pour comprendre pourquoi il en est si rarement question en Belgique. Lorsque j’ai commencé à plus lire sur le Congo, j’ai découvert la figure de Lumumba et son discours lors de la cérémonie inaugurale de l’indépendance du Congo. Un discours qui lui a coûté la vie. Je me demandais ce qui rendait ce discours si particulier, si dangereux ? Pour moi, il s’agissait simplement d’un formidable discours prononcé par un combattant de la liberté. Si Lumumba avait été un Flamand, on aurait sans doute considéré ce discours comme un modèle de plaidoyer puissant et universel qu’il incombe à tout un chacun d’écouter. Je me suis donc demandé ce que je pouvais faire afin que ce discours soit entendu et que son caractère universel soit compris. Kuzikiliza signifie se faire entendre. Mais pour ce faire, il faut d’abord passer au crible les rapports de force entre les gens.

Dans ma quête d’un usage universel de la langue, je me sers du hip-hop et de diverses disciplines comme le rap, la boîte à rythme et la break-dance. Qu’y a-t-il de plus universel que le hip-hop aujourd’hui ? C’est l’une des cultures les plus répandues dans le monde. Certains pensent que le hip-hop est lié au ghetto, au quartier. Le contexte local est en effet important, mais les influences de la culture hip-hop viennent de partout, ce qui crée une infinité de possibilités. Il y a tant de manières de voir les choses et d’en faire quelque chose. Et c’est dans cet esprit que je veux expérimenter ma pratique artistique.

Quelles réactions cette pièce a-t-elle déclenchées jusqu’à présent ?
Kuzikiliza a été très bien accueilli, aussi bien par le public que par les médias. L’intérêt a dépassé mes attentes. J’étais surtout surpris par la diversité du public : des jeunes, des moins jeunes, des blancs, des noirs, des Arabes… Cela répondait à mon souhait de mettre en lumière l’universalité du discours de Lumumba.

Après une représentation, deux jeunes femmes d’origine congolaise sont venues vers moi. Elles m’ont dit qu’elles ont vraiment apprécié le spectacle, mais qu’il y avait une scène qu’elles n’ont pas comprise, notamment celle dans laquelle le discours est prononcé par plusieurs femmes, des blanches, des noires et des brunes. « Lumumba est quand même à nous ? », m’ont-elles dit. Elles avaient le sentiment que cette pièce leur a rendu Lumumba, mais elles ne comprenaient pas pourquoi j’y avais associé d’autres personnes. Je leur ai répondu que je voulais partager cette histoire. Lumumba ne m’appartient pas ! Si une personne asiatique décidait de se pencher sur Lumumba après avoir vu ce spectacle, je le considérerais comme une victoire.

Je n’utilise pas l’art comme moyen de consolation pour ma communauté ou pour qui que ce soit, mais comme manière de me remettre en question, moi-même et ma communauté, pour rencontrer ceux que je ne rencontrerais pas si je restais chez moi.