Le monde partagé en parts, comme une tarte

Raven Ruëll et Jos Verbist ont travaillé en tant que metteurs en scène, au KVS, avec Theater Antigone, au NTGent, au Bronks, au Arcatheater, et diverses autres organisations. Ils enseignent au RITCS et au Conservatoire de Liège. Collaborer avec de jeunes talents émergents constitue un fil rouge dans leur parcours professionnel.

Jusqu’en 2010, Raven Ruëll était membre du noyau fixe de l’équipe artistique du KVS. Aujourd’hui, il revient avec un spectacle que Jos Verbist et lui ont créé avec leurs étudiants. Motif : la Grande Guerre. Réalité : celle qui nous entoure et qu’on ne voit cependant pas. Jusqu’à ce spectacle. Après, elle saute aux yeux. Imposer une conscience au monde, est-ce ça l’Histoire ? C’est en tout cas du théâtre de qualité.

L’homme n’a pas de conscience historique, se lamentait Goethe. L’histoire se répète. Et nous nous obstinons à ne pas en tirer de leçons.

Deux ans durant, Jos Verbist et Raven Ruëll se sont plongés dans l’histoire de la Grande Guerre. Le résultat : Oeps, of het Groote Mondiale Taartgevecht in 17,5 Burleske sketches (Oeps, ou la plus grande bataille mondiale de tarte à la crème en 17,5 sketches burlesques). Cette guerre a-t-elle jamais vraiment pris fin, se demandent-ils ? À ce jour, les mêmes puissances qu’à l’époque sont les acteurs des conflits actuels. Les mêmes lieux stratégiques au Moyen-Orient sont toujours des théâtres de guerre. La région est une poudrière qui réunit tous les antagonismes, un guêpier dans lequel se déroule une guerre de tous contre tous. Et cela influence l’ensemble de notre monde.

Mais quelle histoire apprenons-nous ? Comment nous montre-t-on le présent ? Nous demandons-nous suffisamment pourquoi les choses ont lieu et pourquoi elles ont lieu de la sorte ?

Notre premier spectacle de la nouvelle saison tente de vous expliquer le monde d’aujourd’hui, de vous faire prendre conscience de l’absurdité de la réalité, du carrousel infini et sans issue des petits jeux géopolitiques. Un carrousel qui se transforme en une longue bataille de tartes à la crème.

Oeps, of het Groote Mondiale Taartgevecht in 17,5 burleske sketches est une satire caustique, aussi absurde que le monde lui-même. Montrer de façon digeste ce qu’on voit bien trop peu : tout un art !

Cet événement fait partie de GoneWest, la commémoration culturelle de la Première Guerre mondiale par la province de Flandre occidentale. 

 

UNE DISCUSSION AVEC LES CRÉATEURS

Au cours d’une des premières semaines du processus de répétition, nous sommes entretenus avec les metteurs en scène Jos Verbist et Raven Ruëll. La phase de recherche était terminée et ils étaient très affairés, avec le groupe d’acteurs qu’ils ont sélectionné, à intégrer toutes les informations dans le spectacle.

Le monde partagé en parts, comme une tarte
Jos : « Deux ans durant, nous nous sommes plongés dans l’histoire de la Première Guerre mondiale et nous avons découvert qu’on pouvait établir de nombreux parallèles avec aujourd’hui. Déjà à l’époque, le Moyen-Orient était un enjeu majeur. Peu de gens le savent peut-être, mais en pleine guerre (1916), la France et l’Angleterre se sont partagé le Moyen-Orient. Sykes et Picot, deux fonctionnaires, ont tiré une ligne à travers la région afin de déterminer ce qui serait dorénavant sous influence française ou anglaise. Le partage du monde comme une tarte est la cause de nombreuses guerres. »

Raven : « Cette actualité est l’approche principale que nous avons adoptée pour Oeps : à qui profite la guerre ? Qui a gagné de l’argent lors de la Première Guerre mondiale et qui en gagne aujourd’hui ? À l’heure actuelle, l’Occident crée des villes fantômes en Irak et en Syrie où des clans s’affrontent, des villes que nous bombardons massivement. Nous y engendrons le chaos parce que c’est économiquement profitable. Cela nous laisse le champ libre pour revendiquer tout le pétrole. Il s’agit en somme d’une nouvelle forme de colonisation, non plus en sandales et culottes courtes comme au Congo, mais avec tout autant d’exploitation à grande échelle. Cette obscénité du pouvoir ne nous est quasi jamais donnée à voir. Personne ne se demande pourquoi quelque chose arrive. »

Éveiller la conscience des gens.
Jos : « Et c’est précisément cette question que nous voulons poser. Nous aimerions que notre public sorte de ce spectacle avec une certaine conscience. Nous voudrions que les gens regardent l’actualité d’une autre façon. »

Raven : « Nous nous targuons de notre liberté de la presse et de notre liberté d’expression. Nous allons manifester, crayons à la main, pour protéger cette liberté, mais l’information que nous recevons est toujours idéologiquement teintée. Elle fait le jeu du régime en place, quel qu’il soit.
Je suis un peu fatigué d’entendre bon nombre de jeunes créateurs dire : “Nous n’avons pas d’opinion. Nous voulons seulement soulever des questions.” À l’époque de Louis Paul Boon, cela ne posait pas de problème d’éveiller la conscience des gens. Pourquoi est-ce devenu un problème aujourd’hui ?
Peut-être est-ce pour cette raison que nous avons choisi de travailler avec tant de jeunes. Je trouve important que ce sujet bien précis soit défendu par de jeunes créateurs, pour ainsi se défaire du cliché que la nouvelle génération ne s’intéresse ni à la politique ni à l’histoire. »

Toucher le public avec ce qui nous fâche.
Jos : « Nous avons déjà créé un certain nombre de spectacles à ce sujet au conservatoire de Liège et au RITCS. Pour moi, le plus satisfaisant dans cette expérience était que des étudiants soient venus vers moi et m’aient dit : “On m’a enseigné l’histoire d’une manière erronée, parce que j’ignore tout de ce sujet.” Une étudiante qui va parfois boire le thé chez des Maghrébins à Bruxelles, a rédigé un témoignage : il lui arrive de regarder la télévision avec eux et elle a décrit à quel point tout y paraissait totalement différent. “Quand des images de Bagdad et de Damas sont diffusées, je ressens la douleur des gens dans la pièce”, écrit-elle. “Ils voient quelque chose de tout à fait différent que nous.” C’est ce qu’on espère en tant qu’homme de théâtre : monter un spectacle qui parvienne à changer le regard ou la pensée de quelqu’un. Nous voulons créer quelque chose à partir de ce qui nous a touchés dans l’histoire de la Première Guerre mondiale et du siècle qui a suivi. Un spectacle sur ce qui continue à nous toucher dans cette évolution de l’histoire. »

Raven : « Nous dirigeons bien entendu le processus, mais les acteurs amènent aussi leurs idées. Nous faisons appel à l’indignation intime et personnelle de chacun qui participe. Comment peuvent-ils, en tant que simples humains ou acteurs, toucher le public avec ce qui les fâche ? Voilà ce que nous désirons leur faire accomplir. »

Jos : « Ce que nous souhaitons, c’est expliquer le monde. C’est pour cela qu’il faut venir assister au spectacle. »

Raven : « Pour comprendre le présent, peut-être. Mais en premier lieu, parce qu’on verra du théâtre de qualité. »