Le pouvoir salutaire de la parole

Avec Sukina Douglas, le KVS ajoute un visage international à l’ensemble ouvert du théâtre de la ville de Bruxelles. En sa qualité de poétesse, de rappeuse et de performeuse, elle a déjà parcouru la moitié de la planète et partout, elle inspire des gens par la force de ses mots. Avec Muneera Rashida, elle forme le duo de hip-hop londonien Poetic Pilgrimage. Le spectacle Malcolm X – qui est repris la saison prochaine au KVS et effectue une tournée – a marqué leur début théâtral.

Le concert théâtral Malcolm X était l’un des spectacles les plus commentés de la saison passée en Flandre. Qu’ont signifié pour vous votre participation à ce spectacle et le fait de l’interpréter au KVS ?
SD: Le fait que l’initiative provienne d’une institution établie comme le KVS – avec une histoire « royale » – était extrêmement important. Un thème comme Malcolm X est par essence impressionnant, significatif et fragile, mais il implique surtout un sérieux risque. Que le KVS ait osé prendre ce risque et créer une telle production comme coup d’envoi de la nouvelle direction artistique de Michael De Cock ne peut que m’inspirer le plus grand respect.
Lors de la création de la pièce, des discussions ont eu lieu avec la « communauté » à Le Space et il y avait des répétitions publiques afin que les gens puissent venir voir. Nous avons organisé des fêtes d’après travail avec des DJ… Les gens étaient inclus de diverses manières dans le processus et j’ai trouvé cela vraiment fantastique. Je n’ai jamais vécu ça, pas même en Angleterre : une institution comme le KVS qui va vers les gens et engage un dialogue avec eux sur un spectacle en préparation. Et c’est tellement pertinent, parce que le personnage de Malcolm X symbolise tant de gens : des personnes d’origine africaine, immigrée, musulmane, des militants, des personnes engagées sur le plan social… Et bien entendu, au sens plus large, le spectacle s’adresse aux amateurs de musique et de théâtre.

Après cette expérience, envisagez-vous différemment la scène?
SD: Absolument. Malcolm X était une des expériences les plus profondes et créatives de ma carrière. Cela a vraiment changé ma vie – c’était tellement loin de ma zone de confort, si radicalement différent que ce que j’avais fait jusque-là ! La manière dont je me produis sur scène à présent est tout à fait différente, et ce que j’interprète aussi. Le partenariat avec le trio de créateurs (Junior Mthombeni, Fikry El Azzouzi et Cesar Janssens, NDLR) et les autres performeurs a généré de nouvelles idées créatives et théâtrales. J’ai vraiment hâte de partir en tournée.

L’idée de Rise Up – le projet de poésie interactive qui commémore les attentats à Bruxelles – a aussi vu le jour à partir de votre performance dans Malcolm X. Que souhaitiez-vous atteindre avec Rise Up ?
SD: L’objectif de Rise Up était de déambuler dans Bruxelles, de s’immerger dans la ville, de rencontrer ses habitants et d’entamer un dialogue avec différentes personnes dans différents lieux. Et certainement avec des personnes qui ont rarement l’occasion de s’exprimer. Avec la dramaturge urbaine Kristin Rogghe et le travailleur socio-culturel Hajar Ibnouthen, j’ai parlé avec des sans-papiers, avec des réfugiés mineurs d’âge, avec des gens qui vivent dans la pauvreté, mais aussi avec des eurocrates et des avocats. Suite à ces entretiens et une série de « pré-ateliers », nous avons réuni les gens pour un week-end intensif de poésie lors duquel nous avons écrit sur les attentats du 22 mars à Bruxelles. C’était très puissant et très émotionnel aussi. Le jour de la première commémoration des attentats, nous avons tenu un « mémorial poétique » et les participants ont pu partager leurs textes. C’était tellement salutaire et inspirant d’entendre tous ces récits différents de Bruxelles, mais d’aussi sentir que les gens, malgré leurs univers différents, se débattent de la même façon avec ce qui se passe dans le monde aujourd’hui. Et de voir comment nous pouvons nous soutenir mutuellement.

Au cours de la nouvelle saison théâtrale, vous allez certainement pouvoir poursuivre ces entretiens, avec la tournée de Malcolm X et avec une nouvelle édition de Rise Up… mais aussi par le biais de Mindblowers, un tout nouveau partenariat avec la VUB.
SD: Ce que j’apprécie tellement au KVS, c’est l’ouverture d’esprit, l’ardeur à toucher les gens et à forger des liens. Comme une pieuvre aux multiples tentacules. Les gens ne se rendent souvent pas compte de l’impact que peuvent avoir les arts. Mindblowers est une initiative formidable qui associe l’art, l’éducation et l’activisme. De toute manière, je considère le monde de l’art et l’univers académique comme des espaces de discussion qui ne sont pas dissociés l’un de l’autre.
Le thème de Mindblowers, « résistance », est également essentiel pour moi et ma partenaire artistique Muneera. Tout ce que Poetic Pilgrimage défend et incarne est dans un certain sens une forme de résistance. Nous nous opposons aux normes stéréotypées et restrictives, en tant que femmes noires, en tant que femmes musulmanes, en tant que femmes. Tous ces carrefours engendrent un dialogue très intéressant et c’est de cela qu’il s’agit aujourd’hui.