Les comédiennes Jessica Fanhan et Deniz Polatoglu à propos de Kamyon

Kamyon nous rappelle que nous sommes tous des êtres humains. Et que des millions d’êtres humains sont en fuite. À l’un d’entre eux, Kamyon donne une voix, une vie, presque comme vous et moi. Jessica Fanhan et Deniz Polatoglu, entre autres, interprètent la petite fille enfermée dans un camion qui voyage à travers l’Europe. Le spectacle sillonne aussi le continent. Deniz Polatoglu a participé à la création de la pièce. Jessica Fanhan interprète la version française. Elle se souvient encore clairement de la première représentation en France, en septembre 2015. Fanhan : « C’était deux semaines après la photo d’Aylan, le petit garçon échoué sur une plage. C’était violent. La réalité dépasse toujours la fiction. Depuis ce moment, j’ai le sentiment que les réfugiés se sont glissés dans notre conscience collective. Que l’on ne peut plus détourner le regard. »

Elle sait bien, et cela sème parfois le doute en elle : ce n’est « que » du théâtre. Néanmoins, le public prend littéralement place dans un camion, assis très près les uns des autres, très près des actrices aussi. Fanhan : « Si Kamyon exerce un effet sur le public, c’est l’émouvoir. Parfois jusqu’aux larmes. »

Polatoglu a joué le spectacle à Istanbul : « Je terminais chaque fois avec un camion rempli de gens en larmes qui voulaient me faire un câlin après le spectacle. » Après la représentation, elle discute souvent avec des spectateurs et ce qui frappe Fanhan, c’est que ce sont surtout des jeunes qui saisissent l’occasion du spectacle pour venir lui parler. Fanhan : « Aussi bouleversante que soit l’histoire, les jeunes la comprennent. Même les tout petits sont compatissants. »

Empathie. C’est de cela qu’il s’agit. Fanhan : « La petite fille dont je raconte l’histoire nous ressemble. Dans les médias, on voit souvent des réfugiés avec leurs sacs et leurs vêtements sales. Nous croyons n’avoir que très peu en commun avec eux. On oublie qu’ils ont aussi vécu dans des maisons, qu’ils aiment le football, qu’ils portaient de beaux vêtements. Tout comme vous et moi. »
Fanhan a elle-même un passé de migration, mais pas en tant que réfugiée. Née en Guadeloupe, elle est arrivée en Belgique à l’âge de deux ans. « J’aurais pu être cette petite fille. » Polatoglu, elle-même d’origine turque, ajoute : « Raconter l’histoire à travers les yeux de cette petite fille de huit ans rend les réfugiés à nouveau humains. C’est précisément ce que raconte Kamyon : ce sont des êtres humains, avec tout ce qui fait de nous des êtres humains, les grandes choses et les petites choses. Et ces êtres humains fuient la guerre. De grâce, ne les réduisons pas à des chiffres. »

Espoir. C’est aussi de cela qu’il est question. Et de la force qu’un être humain déploie pour survivre. Fanhan : « La petite fille se raconte des histoires, des milliers s’il le faut, pour rester debout. De cette façon, elle se protège contre la dure réalité. » Une fuite dans une fuite.
Polatoglu : « Un enfant s’adapte à toutes les situations. La petite fille ne se trouve pas dans un camion, mais dans un vaisseau spatial. Selon elle, toutefois. Ces simples modes de survie infantiles rendent le tout encore plus tangible et plus poignant. »

Fanhan : « J’espère que Kamyon va inciter les gens à réfléchir et, qui sait, à passer à l’action. Ce qui est bien lorsqu’on joue hors les murs, c’est que tout le monde peut venir, pas seulement les amateurs de théâtre chevronnés. À Marseille, un homme qui n’avait jamais été au théâtre est venu. Quarante ans. Ce jour-là, il est venu voir à trois reprises. »

 

Interview par Kris Kuppens