La Mancha et La Murga

Du théâtre de rue uruguayen à une comédie musicale bruxelloise : la murga comme porte-voix du peuple

La saison du KVS commence cette année à nouveau par un coup d’éclat : L’Homme de La Mancha, la comédie musicale classique de Wasserman, Leigh et Darion, telle qu’elle a été traduite et interprétée par Jacques Brel, il y a très précisément 50 ans. Le KVS ne serait pas le KVS si nous entamions simplement la saison par une reprise, sans plus : cette production ne sera nullement classique. Elle comprendra, entre autres, l’intégration d’une forme artistique surprenante, la murga. Mais qu’est-ce que la murga ? Et pourquoi convient-elle si bien à L’Homme de La Mancha ?

La murga est une forme de théâtre musical qui a vu le jour dans les rues d’Uruguay et d’Argentine et qui y constitue depuis plus d’un siècle une forme populaire de divertissement, de critique sociétale et de résistance. À l’origine, les murgas étaient considérées comme une forme d’art mineur, née d’une tradition des marchands ambulants qui proposaient leurs marchandises en criant à tue-tête.
Progressivement, le genre a gagné en prestige grâce à sa forte charge politique et son engagement social. À travers des chants et de récitatifs, elle engage une réflexion critique sur des sujets brûlants du moment. En outre, la murga constitue une véritable forme de théâtre communautaire dans lequel la voix du public est entendue. Les murgas sont souvent interprétées lors de carnavals, sur de petites scènes publiques, dans des quartiers populaires.

Porte-voix du peuple

Pour une explication plus approfondie sur les murgas, nous avons interviewé Eduardo Lombardo, une vedette uruguayenne de la murga qui accompagne et soutient l’équipe de L’Homme de La Mancha, et Gerardo Salinas, dramaturge urbain au KVS et dramaturge du spectacle, qui a déjà introduit des éléments de murga en Belgique.

« On pourrait la qualifier de mélange de commedia dell’arte, de chant choral, d’opéra et de comédie musicale », explique Lombardo. « Mais cela ne permet pas de saisir la quintessence de la murga, la charge sociale et politique du genre est trop importante pour cela. La murga est un porte-voix du peuple. Le parolier sort ses antennes et intègre à ses chants ce qui se vit dans la communauté, de sorte que celui ou celle qui assiste à une murga reconnaît beaucoup de ce qu’il y entend. »

L’humour est un fondement essentiel. « De manière ironique ou sarcastique, une murga critique les dérives et autres situations intolérables. On y rit aussi de sa propre médiocrité. La conclusion évoque par contre des sentiments plutôt nostalgiques : après avoir vécu une période d’intense symbiose avec le quartier, on prend congé en promettant de revenir l’année prochaine, » poursuit Lombardo.

Le caractère local de la murga est important aussi : au fond, il s’agit d’une forme de théâtre de rue. « Le processus de création ayant souvent lieu dans les rues, les répétitions sont un véritable événement dans un quartier », raconte Salinas. « C’est comme si le KVS organisait des répétitions pour une production de théâtre sur une place de la ville. »

Résistance

Le caractère critique de la murga transforme également cette forme artistique en une expression de résistance à l’encontre des structures dominantes. « Dans l’Argentine des années 30, les gouvernements autocratiques ont aboli le carnaval », continue Salinas. « Ce type de régime n’apprécie pas que tout puisse être dit publiquement. En Uruguay, le carnaval n’a pas été aboli, mais des commissions spéciales y passaient pour censurer certains passages des murgas. »

Dans sa jeunesse, Lombardo a aussi vu des groupes de murga subir des pressions ou être bannis du circuit. « Par le biais de détours, les performeurs de murga sont néanmoins restés critiques : à la faveur de métaphores et d’allusions, ils ont organisé leur complicité avec le public. Finalement, cette attitude a aussi contribué au respect dont bénéficie la murga dans de vastes couches de la population. »

Racines africaines

Les murgas ont le plus souvent une structure très reconnaissable dans laquelle les musiciens jouent un rôle majeur. L’aspect harmonique et la mélodie sont assurés par un chœur. Parfois, il y a des solos de voix ou de guitare. Trois percussionnistes – caisse claire, grosse caisse et cymbale – constituent la section rythmique.
Lombardo : « Bien que les instruments soient occidentaux, les rythmes ont clairement des racines noires. Montevideo et Buenos Aires étaient des villes importantes durant la traite des esclaves. Un certain rythme des murgas est fortement apparenté au candomblé, le style typique de percussion afro-uruguayenne. »

« Ces racines africaines sont encore toujours perceptibles », observe Salinas. « Bientôt, vous verrez Junior Akwety dans le rôle de Sancho Pancha dans L’Homme de La Mancha. Eh bien, après le premier atelier de murga avec Lombardo, il s’est aussitôt écrié : ça, c’est le Congo ! »

Lombardo est enchanté des artistes qu’il a rencontrés à Bruxelles grâce à L’Homme de La Mancha. « C’est un privilège de travailler avec tous ces acteurs, chanteurs et musiciens incroyables. L’art ne se déroule pas uniquement sur scène, mais aussi tout autour. Les valeurs humaines et tout ce qu’on peut apprendre de l’autre jouent un rôle important dans les murgas. »

Dès son plus jeune âge, Lombardo était fasciné par l’aspect coopératif de la murga. Enfant, il était attiré par les sonorités, les rythmes et les harmonies, mais pendant la dictature militaire des années 70, le jeune Lombardo a également perçu de manière très directe l’aspect de résistance et de solidarité de la murga. Ainsi, il a atterri dans une murga pour enfants, ce qui l’a mis sur la voie d’une carrière ayant fait de lui l’un des artistes de murga les plus réputés de son pays.

Aujourd’hui, Lombardo est avant tout compositeur de murga, mais sa grande force réside dans le fait de réunir les personnalités les plus diverses en un ensemble.
Selon Salinas, « il est une référence en Uruguay parce qu’il est ouvert à de nouvelles formes sans trahir l’âme de la murga ». Qu’il puisse aujourd’hui traverser l’océan avec sa chère murga et introduire cette forme d’art collaborative au théâtre de la ville de Bruxelles est une consécration pour lui.

La murga et La Mancha

La décision d’intégrer la murga dans L’Homme de La Mancha n’est pas le fruit du hasard. Aussi bien le livre Don Quichotte, dont s’inspire la comédie musicale, que la murga partage une origine de divertissement populaire. Cervantes a écrit Don Quichotte dans le style du roman picaresque, en vue de parodier ce genre populaire. Ce qu’il a réussi haut la main. Après que le livre a connu un immense succès populaire, il est devenu un produit phare de l’exportation culturelle espagnole. La murga a connu une vogue comparable : à l’origine, en tant que divertissement pour ivrognes et marginaux, mais aujourd’hui, elle est considérée en Uruguay comme un prestigieux sport de compétition et y est plus populaire que le football.

Don Quichotte a par ailleurs encore bien davantage en commun avec la murga : le mélange d’idéalisme et de critique, d’humour et de mélancolie, et l’omniprésence d’un humanisme semblable. Le chef-d’œuvre de Cervantes était une satire acerbe de l’idéalisme et des tendances nationalistes qu’il a observés autour lui, tout comme la murga est une forme de commentaire social sur des questions actuelles.

L’arrivée de la murga en Europe constitue un revirement intéressant de l’Histoire. « Le Don Quichotte de Cervantes était un moyen indirect d’introduire la culture espagnole en Amérique du Sud, et aujourd’hui nous assistons au mouvement inverse », conclut Salinas.