SLOW#05: Queer Courage - Tunde Adefioye en conversation avec Ash Wadi

Tunde Adefioye, dramaturge urbain au KVS, s’est entretenu à Beyrouth avec Ash Wadi, l’un.e des artistes qui assure l’animation en mapping 3D lors de SLOW#05: Queer Courage. Il s’est enquis de leur* travail et de la façon dont il.elle se sent en tant que personne.

Ash Wadi : « Qui suis-je ? Une personne libanaise, donc originaire du monde arabe, et je détiens un diplôme d’infographie. Lorsqu’il m’a fallu choisir mes études, je me suis senti.e déchiré.e par le stress du choix parce que j’avais aussi envie de devenir cinéaste. J’avais déjà suivi quelques cours de cinéma et je me suis dit que je pouvais tout aussi bien apprendre le métier en autodidacte. Donc à présent, je combine les deux, le graphisme et l’animation, et je joue aussi parfois de la musique. Je souhaite que mon travail offre toujours une expérience visuelle, aussi bien à moi-même qu’au public. Me découvrir moi-même et prendre véritablement conscience de mon identité m’a permis d’énormément avancer ces dernières années. On peut en voir le changement dans mon travail.
Je me sers de mes créations comme d’une plateforme pour partager mes expériences et pour donner aux gens une idée de ce que cela signifie être arabe et transmasculin.e** – c’est en effet ainsi que je m’identifie : transmasculin.e et non binaire. Cela soulève de multiples questions, tant chez moi que chez mes amis, dans mon entourage, et par extension, chez les autres. Je suis très content.e de pouvoir tirer ces parallèles entre ma vie professionnelle, mes désirs, ma vision… et la manière dont je m’identifie et dont je vis. La façon dont je me rapporte aux objets, les vêtements que je porte, les gens avec lesquels je parle. Tous ces éléments constituent une personne et sa personnalité. »

 

Tunde : Pouvez-vous m’en dire un peu davantage sur votre travail que vous considérez comme une plateforme et sur la façon dont les gens réagissent ?

« En ce qui concerne la plateforme et la façon dont les gens – aux origines et antécédents divers – l’abordent : il s’agit bien entendu d’un défi. Je ne peux pas affirmer avoir toutes les réponses, je ne suis qu’en train d’expérimenter. Je viens de diffuser mon premier court-métrage, une expérimentation en profondeur des aptitudes que j’ai acquises au fil des années, comme l’infographie et l’animation. J’ai simplement balancé tous mes arts sur l’écran et cela a donné un film de dix minutes. Je n’avais aucune idée de ce que serait la réaction de ces gens issus de contextes différents. Le film a heureusement été projeté dans plusieurs lieux à Beyrouth, et même à Byblos, une ville en-dehors de Beyrouth, et en Italie, de sorte que des personnes très diverses l’ont vu. Les réactions très divergentes qui me sont parvenues m’ont sincèrement étonné.e. Souvent, lorsque le public était quelque peu familier des identités trans et de ce que signifie être queer, et quand ils étaient du coin et parlaient arabe, ils avaient plus facile à accepter ou à comprendre ce que je leur racontais, sans forcément critiquer mon travail.
Par la suite, j’ai remarqué que les personnes peu ou pas du tout familiarisées avec ces thèmes, même si elles étaient arabes et comprenaient la forme et la langue que j’utilise, posaient des questions plutôt confuses – pour ne pas dire superficielles. Et je l’ai accepté, même s’il régnait encore beaucoup de confusion jusque chez les personnes de mon entourage direct.

Je suis conscient.e de mes propres privilèges : j’ai eu l’opportunité de décrocher un diplôme dans une université privée et d’obtenir une bourse pour les États-Unis. J’ai ainsi eu accès à de la connaissance théorique, à de la lecture, à une pensée abstraite… J’ai eu la possibilité de créer des concepts, de réfléchir de manière conceptuelle et de traduire ces réflexions en courts-métrages dans lesquels convergent plusieurs images de sources différentes.

Je me rends bien compte que beaucoup de gens n’ont pas eu ces opportunités quand ils regardent des médias, des films, de l’animation… Souvent, ils s’accrochent à un fondement familier. Il faut que j’en tienne compte lorsque je projette un film ou produis des sons aléatoires avec mes instruments de musique au lieu de jouer un air mélodique. Les gens sont parfois déconcertés parce que je ne réalise pas toujours des choses « autorisées ». Mon travail semble presque toujours provocateur. Les gens se demandent pourquoi j’expérimente autant et pourquoi je crée de choses aussi conceptuelles. Ils n’ont pas toujours conscience de ce que cela signifie “être” conceptuel.le.

C’était donc un défi à relever pour moi : comment expliquer mon film comme un “essai” : une œuvre qui s’appuie sur de la théorie plutôt que sur une ligne narrative qui va de A à Z. Et je suis toujours en quête de la manière la plus appropriée pour l’expliquer, donc moi non plus je n’ai pas de réponse concluante.
Lorsque je me suis rendu.e en Italie, par exemple, j’ai été confronté.e pour la première fois à un public qui n’est pas exclusivement arabe. Ils avaient du mal à comprendre mon travail, non pas parce qu’il s’articule autour de l’identité trans et du queerness, mais parce qu’ils ne comprenaient pas mes blagues d’initiés ou le contexte dans lequel je les racontais, à savoir les rues de Beyrouth, les lieux où je hèle un taxi, où je commande à manger, où je sors en boîte… Ils ne comprenaient pas la vie au Liban, tout leur paraissait très distant. Cela m’a intrigué.e, parce que les commentaires que j’ai reçus là-bas, je ne les avais évidemment pas reçus ici. La vie est donc remplie de surprises et ce qui est agréable, c’est qu’on découvre toujours de nouvelles significations.

Ainsi vous, Tunde, me racontiez par exemple lors de notre première rencontre que vous aviez pensé que quelqu’un meurt dans mon film. Et quand vous me l’expliquiez, j’ai compris pourquoi vous l’aviez imaginé et je me suis dit : « Ah oui, si on l’envisage de la sorte, peut-être bien, oui. »

Tunde : Voulez-vous aussi partager votre nom avec nous et nous raconter ce que la transmasculinité signifie pour vous ? Est-ce aussi lié à des privilèges pour vous ?

« Récemment, je me suis fait une réflexion sur mon prénom et cette pensée me poursuit depuis. Mon prénom est Ash et mon nom de famille, Wadi – ce qui signifie vallée en arabe. Ash est en fait très lié à des privilèges quand j’y pense. Lorsque j’étais encore dans le ventre de ma mère, tout le monde était persuadé que je serais un garçon. J’ai deux sœurs aînées, donc le troisième enfant serait certainement un garçon. Et on a choisi le prénom Jad, un prénom de garçon en arabe. J’ai souvent entendu cette histoire dans ma jeunesse.

Lorsqu’est arrivée l’adolescence, j’ai commencé à chercher de l’information en ligne. Je voulais lire tout ce je pouvais trouver, mais il ne circulait pas tant de choses sur la transmasculinité. J’avais 14 ans lorsque j’ai compris ce dont il s’agissait. J’en ai 22 à présent. À l’époque, il n’y avait absolument pas autant de représentation qu’aujourd’hui. Donc je regardais beaucoup de vidéos sur YouTube dans lesquelles des vloggueurs – souvent états-unien.ne.s – parlaient de leurs expériences. J’ai ainsi croisé une multitude de personnes non binaires. Et les prénoms que choisissaient ces personnes étaient souvent très neutres. Mon prénom de naissance est très stéréotypé, genré et féminin et je souhaitais m’en distancier, même si je le respecte et que je l’aime toujours. Je voulais juste me sentir à l’aise. Je ne voulais pas non plus d’un prénom typiquement masculin, parce que ce stéréotype ne me correspond pas.

Bon nombre de mes amis trans arabes ont des prénoms proprement arabes. Et je suis contrarié.e parce que j’aurais simplement pu choisir Jad, le véritable prénom arabe que mes parents avaient choisi pour moi si j’avais été un garçon. Dans ce cas, je n’aurais pas dû me distancier de mon nom et choisir Ash, un prénom très occidental. Lorsque je me présente ici à des personnes, en arabe, elles ont souvent du mal à prononcer mon nom ou à comprendre pourquoi je m’appelle Ash et d’où vient ce prénom. Car il n’existe pas vraiment en arabe. Mais entre-temps, Ash est déjà si longtemps mon prénom – quelque cinq ans – que je ne peux plus faire marche arrière. Enfin, si, je pourrais, mais je m’en suis accommodé.e.

En ce qui concerne les privilèges, j’ai reçu de mes parents, outre mon nom, la nationalité française du côté de ma mère et la nationalité états-unienne du côté de mon père. Ils ont grandi et vécu dans des pays successifs, jusqu’à ce que nous déménagions en Arabie saoudite et par la suite à Beyrouth. Donc je suis ici maintenant. Et il ne faut pas que je perde de vue le privilège que cela représente, car dans mon entourage, beaucoup de gens ne peuvent pas simplement traverser des frontières à leur guise. En soi, c’est assez choquant et cela m’incite aussi à remettre ma propre identité en question. Parfois, je me sens même coupable de mon nom, de ce que je peux dire, et de ma situation dans la vie. Qui est privilégiée. Reconnaître et admettre qu’on est privilégié.e est important. Il faut faire usage du pouvoir dont on jouit pour en parler au lieu de simplement profiter de ses privilèges. Je considère comme mon devoir de réaliser ce type de travail en tant que personne marginalisée au sein de cette société. Je veux parler de mon arabité et ne pas m’en tenir à “Ouais, je suis Américaine, Française, trans…”. Non, la première chose que je dis systématiquement, c’est : “Je suis arabe et je suis né.e dans une communauté musulmane.”

Et la transmasculinité ? Je ne peux pas définir sans plus ce que signifie être transmasculin.e ou trans tout court. Je sais seulement qu’on se dissocie parfois de son propre corps. Ça, c’est un élément. En outre, on se dissocie aussi du genre qui nous a été attribué à la naissance. Parce qu’en fin de compte, il s’agit d’une construction artificielle et je crois fermement en la possibilité d’en jouer. Je défends la fluidité des genres et de la sexualité et c’est ainsi que je me vois aujourd’hui.
Je souhaite continuer à expérimenter mon corps et je ne crois plus au corps “naturel”. Ça n’existe vraiment plus pour moi. Nous sommes tous la conséquence d’une sélection naturelle. Nous continuons à évoluer, comme dans une métamorphose perpétuelle – tout un chacun, pas seulement les personnes trans. Chacun.e change et nos corps réagissent à ces changements, que ce soit dans nos têtes ou de manière apparente. »

 Tunde : Vous voulez dire que nous changeons aussi en raison, entre autres, de la crise climatique et de la pollution ?

« Exactement. Nous évoluons en parallèle. Aussi bien consécutivement à nos propres choix qu’à la façon dont le cerveau évolue. Beaucoup de gens ont du mal à l’accepter. Parce que je reconnais cette évolution et que je crois spécifiquement à cette voie, j’ai moins peur de m’injecter des hormones. Je sais, tout cela paraît très mécanique et très chimique, mais finalement, nous ingurgitons et respirons tous des substances étrangères. De manières différentes, j’en conviens. Il faut juste expérimenter avec ce qui est disponible et avec ce qu’on continue à découvrir sur le plan scientifique. Pour pouvoir être soi-même, pour se sentir à l’aise, bien dans sa peau.

Lorsque j’étais plus jeune, je ne le comprenais pas, mais entre-temps, je parviens de plus en plus à m’apaiser à l’idée que je peux être moi-même de la sorte et qu’il ne faut plus que je me mente. C’est dommage que certaines personnes refusent les expérimentations en matière de genre, de manière de s’habiller, de parler à autrui.

Finalement, ce n’est que du théâtre. J’ai vraiment l’impression de participer à un grand spectacle de théâtre. La terre est mon plateau, et où que j’aille, je découvre d’autres accessoires, d’autres décors… Tout ce que je touche, se transforme en accessoire et je peux être qui je veux, quelque personnage que ce soit. Nous jouons tous un jeu de rôles, nous rencontrons des gens, nous interprétons une pièce. Nous sommes littéralement tous des performeurs. Et pourquoi pas ? Prenons simplement du plaisir. C’est ainsi que je le conçois.

Je suis transmasculin.e parce que j’ai reconnu que j’ai une prédilection pour ce qui principalement qualifié de masculin en ce qui concerne les vêtements, l’attitude, la manière de parler… Mais ne me comprenez pas mal : je ne crois pas que “masculin” et “féminin” soient deux extrêmes qui séparent le monde masculin et le monde féminin comme une ligne de démarcation. La masculinité est juste une expression du genre. Par ailleurs, je me sens aussi non binaire ou fluide en matière de genre si le terme de non binaire ne couvre pas l’ensemble du concept, parce que je ne souhaite pas participer aux extrêmes de ce monde binaire, construit de toutes pièces. »

*Leur : ce pronom pluriel est une façon non-binaire et neutre sur le plan du genre de s’adresser ou de faire référence à des personnes, sans avoir recours aux formes genrées.

**Transmasculinité est un terme utilisé pour décrire les personnes transgenres à qui l’on a attribué le genre féminin à la naissance, mais qui s’identifient plutôt au genre masculin.