Interview Bahar Temiz

Dans le spectacle ICE, la chorégraphe Bahar Temiz crée des sculptures éphémères poétiques en tirant sur des cordes, en les faisant onduler, en les entrelaçant et en les nouant. ICE cherche à nous sensibiliser aux multiples mises en garde que nous lance la terre quant à son – et notre – avenir, alors qu’elle se réchauffe chaque jour. Dans cet interview, elle nous parle de son inspiration. 

Bahar, vous vous êtes installée à Paris en tant que chorégraphe turque. Comment décririez-vous votre place comme artiste dans notre monde d’aujourd’hui ?

« Le monde de la danse est un des environnements les plus durs pour travailler, tant au niveau physique que financier. J’ai déménagé d’Istanbul à Paris et cela m’a beaucoup aidée pour prendre pied dans mon métier. La France et la Belgique sont toujours les meilleurs pays pour vivre en tant qu’artiste indépendant. J’espère que ça restera comme ça. Je me sens soutenue par le système professionnel et par mes collègues qui partagent généreusement des idées et fournissent des retours constructifs. En Turquie, je travaillais habituellement dans des galleries et parfois dans le show-business : tous deux incertains. Je n’ai pas non plu trouvé l’approche discursive dont j’avais besoin pour être touchée. Paris est l’endroit où il faut être pour les artistes, si vous avez assez d’énergie pour vous y joindre. » 

Comment le corps se rapporte-t-il au texte dans votre œuvre ?

« Le texte a toujours été présent dans mon travail, en tant que danseuse et chorégraphe. Je m’intéresse à l’interaction entre les mots et le mouvement, soit en juxtaposition soit en simultané. Ce sont en fait deux univers différents. Avoir un corps demande beaucoup d’effort et de routine, il n’est pas possible de s’en défaire pour un temps et d’y revenir ensuite. C’est passionnant de sentir comment on arrive à chaque fois de se reconnecter avec son corps et comment il ne cesse en même temps de changer. Le corps vieillit, sa forme change et la perception de l’extérieur suit ce changement. Être femme dans ce monde est aussi une affaire très fragile. C’est étrange combien on a affaire à des représentations et comment des images de notre corps nous sont imposées. Même sans revendiquer de faire de politique, le simple fait "d’avoir un corps" contient quelque chose de politique. L’abstraction et le mouvement deviennent politiques par le cadre, le contexte et les gens auxquels ils se rapportent. »

« Les soudaines apparitions des modèles dans le monde donnent un sentiment de cohérence et par-dessus tout une connexion. Selon l’ancienne expression, les histoires étaient tissées, elles étaient des fils qui lient des choses ensemble et à partir d’eux, le tissu du monde était tissé. Dans les histoires les plus fortes, nous nous voyons nous-mêmes, connectés les uns aux autres, tissés dans des modèles, nous voyons que nous sommes nous-mêmes des histoires, qui racontent et sont racontées. »

(The Faraway Nearby – Rebecca Solnit)

À quel moment du processus de création réunissez-vous le texte et le mouvement ?

« Je commence la plupart du temps à écrire à partir d’un concept. Même en commençant à travailler en studio, j’essaie toujours de conceptualiser des choses. Au cours du processus de création, j’essaie de chercher quelque chose de physique et théorique. Même si les deux n’ont l’air de n’avoir rien à faire l’un avec l’autre, il se cache toujours une sorte de réflexion sur la recherche que je fais dans mes chorégraphies. Elle est toujours présente sans jamais se mettre vraiment en avant. Pour ICE, j’ai voulu travailler encore une fois avec des cordes. La corde possède beaucoup de qualités et de fonctions que je trouve passionnantes : on peut y attacher des choses, l’étirer, la plier, y faire des nœuds… Je vois les cordes comme des métaphores qui m’inspirent pour créer des actes de danse et des mouvements. J’ai lu à un certain moment The Faraway Nearby de Rebecca Solnit où elle écrit un essai sur les fils et les histoires. Elle évoque, par exemple, comment un labyrinthe peut diviser un endroit d’une telle manière qu’on arrive à y faire un long voyage dans un espace très réduit. »


L’Antarctique occupe une place centrale dans ICE. D’où vient cette fascination pour ce thème ?

« Outre mon intérêt pour les cordes, je suis intriguée par des espaces purs et une esthétique de blanc sur blanc. Au cours de mes recherches sur Rebecca Solnit, je suis tombée sur un de ses essais, sur la glace, et j’ai su tout de suite que ce serait le titre de mon spectacle. À partir de ce moment, je me suis plongée dans l’histoire de la glace et donc de l’Antarctique. J’ai lu beaucoup de narrations de gens qui sont allés explorer le continent. J’aime bien cette idée du besoin suicidaire d’aventure, de s’exposer à des situations dangereuses et de s’épanouir en même temps, de découvrir vraiment le monde et soi-même. Cela me fait penser au mythe de Sisyphe : toujours persévérer, même sans le moindre résultat concret à la clé. Dans une situation difficile, une personne peut tirer une motivation personnelle pour dépasser cette situation. Je ressens un désir similaire de me faire atterrir dans des situations impossibles. C’est une façon d’évoluer, de grandir et d’apprendre. »

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