© Danny Willems

L’émotion comme le thème principal

Bruno Vanden Broecke et Valentijn Dhaenens créent ensemble Jonathan, un spectacle sur les merveilles de la technologie et l’avenir qui nous attend tous. Pour en savoir plus, nous avons eu recours à l’ancienne méthode en mettant Bruno Vanden Broecke sur la sellette.
 

Bruno, d’où vient le choix de ce thème ? Est-ce que l’idée vous turlupine depuis longtemps ?

« L’idée a commencé à mûrir il y a un peu plus de trois ans. À l’occasion de la rencontre avec Jonathan Berte. Lui et moi voulions inscrire nos enfants dans l’enseignement secondaire et, je ne sais pas si vous êtes au courant, chez nous, cela signifie de nos jours qu’on campe devant les portes de l’école. Nous avons passé deux nuits près d’un radiateur, dans nos sacs de couchage sur un matelas de camping. C’est là qu’il m’a expliqué ce qu’il faisait dans la vie. En fait, il s'est révélé être une autorité dans le domaine de l’intelligence artificielle (IA, ou AI en anglais). J’ai trouvé ça fou, cette technologie qu'il conçoit. C’est donc cet homme qui a semé fut planté la petite graine dont a germé cette représentation. »

Dans un an, tandis que nous sommes encore en train de monter la pièce, l’IA aura encore franchi de nouveaux pas.

De quelle manière l’IA est-elle présente dans le spectacle ?

« La magie residera surtout dans les potentialités de la technologie, et dans la surprise face au stade d'avancement qu'elle a déjà atteint à ce jour. Alors que nous sommes encore en train de créer la pièce,quand nous le jouerons l'année prochaine, l’IA aura encore progressé. Le rythme auquel cette évolution progresse est tout simplement inimaginable. Un exemple : il y a un an, il était possible de faire lire son profil ADN complet – l'ensemble des 3 milliards de "lettres" qui composent son génome – en envoyant simplement un échantillon. Cela coûtait alors 1000 euros. Aujourd’hui, le prix est tombé à 170 euros. En un an ! Pour 170 euros, on peut donc faire décoder les milliards de lettres de son ADN. Sur une simple clé USB. Ça ne nous sert à rien, évidemment. Tel que je me connais, j’essaierais sans doute de l’apprendre par cœur (rit). »
 

Vous êtes donc déjà en train de faire beaucoup de recherche sur l’intelligence artificielle ?

« Oui, je remarque que j’essaie d’en apprendre de plus en plus. Normalement, je lis beaucoup de fiction, mais mon centre d’intérêt se déplace vers des livres plus scientifiques. D’ailleurs, Caroline Pauwels, qui coopère étroitement avec le KVS, s’occupe intensément de cette matière. C’est ainsi qu’elle a accordé son soutien au livre Homo Roboticus (dans lequel 75 universitaires de la VUB tentent de formuler des réponses à 30 questions stimulantes sur la coexistence avec des robots, ndlr). J’apprécie beaucoup que les deux – les sciences et la culture – puissent se superposer. Et que ce sentiment vive également ici, au KVS. »

Aux yeux de beaucoup de gens, l’IA est encore loin, mais elle pénètre de plus en plus dans la vie quotidienne.

« Aux yeux de beaucoup de gens, l’IA est encore loin, mais elle pénètre de plus en plus dans la vie quotidienne. J’entends bien de temps à autre que des gens craignent que la technologie ne soit une menace pour leur emploi. Yuval Harari, l’auteur de Sapiens, s’est aussi penché sur le sujet. Des personnes comme Caroline Pauwels et Yuval Harari sont à mes yeux les nouveaux esprits des Lumières, qui essaient de séparer le bon grain de l’ivraie. Ils tentent de garder une vue d’ensemble. C’est ce qui caractérise aussi Jonathan Berte. Son objectif est vraiment de changer le monde par la technologie : en bien. »

Et vous portez sur tout cela un regard positif ? Ou est-ce que cela vous fait peur aussi ?

« Non, je crois fondamentalement à la bonté de l’homme. Il est vrai que toute invention a un jour été dévoyée, la plupart du moins. C’est le propre du progrès, je pense. Mais je trouve bien qu’on a en effet progressé en tant qu’espèce. Je trouve aussi tout ce qui vient vers nous extrêmement passionnant et je le regarde avec un émerveillement presque enfantin. J’avais un grand-père qui a vécu l’invention de la première télévision et de la première voiture. Et aujourd’hui, on lit des livres de Harari qui nous disent : le premier être humain qui atteindra les 150 ans est déjà né. Comment est-ce possible ? »

« Je suis aussi un grand fan de Nerdland, un podcast sur la science animé par Lieven Scheire. Il réunit autour de sa table des esprits plutôt brillants, des jeunes gens qui sont tous des cracks dans leur domaine professionnel – informatique, génétique, etc. –. Lieven lui-même connaît d’ailleurs tant de choses. Il anime ce talk-show pour évoquer pendant deux heures l’actualité scientifique du dernier mois. Un des thèmes récents était le CRISPR (Clustered Regularly Interspaced Short Palindromic Repeats) : il semblerait qu’il soit désormais possible de faire quasiment un copier-coller du matériel ADN. Je trouve fantastique qu’on ait la possibilité à travers ce podcast on ait la possibilité d'un tout petit peu comprendre comment tout cela marche. »

Est-ce que Jonathan serait votre contribution à vous dans ce sens ? Ressentez-vous le même besoin d'un peu dépoussiérer les sciences ?

« Je ne le sais pas encore, mais je trouve chouette d’avoir cette occasion de combiner ces deux branches. Souvent, le théâtre braque les projecteurs sur des sujets documentaires, des récits véridiques, des événements historiques, ou des histoires inventées de toutes pièces. Et là, je trouve amusant que ce spectacle ait des assises scientifiques. Valentijn et moi avons donc tout intérêt à lire beaucoup pour nous plonger dans le sujet. Et avec Jonathan Berte à la source, ce sera encore plus amusant. Il a déjà annoncé qu’il est tout à fait disposé à donner un coup de main là où il peut. »
 

Valentijn et vous serez seuls sur scène. Est-ce la première fois que vous faites un spectacle à vous deux ?

« Oui. On a longtemps joué ensemble chez SKaGeN. Mais depuis que j’ai quitté la compagnie en 2009, nous n’avons plus partagé la scène ensemble. On est évidemment restés amis. Quoi qu’il en soit, c'est assez spécial de rejouer ensemble, j’en suis ravi. Valentijn a d'ailleurs une physionomie quelque peu aérodynamique qui me fait penser aux humanoïdes. Mais je trouve surtout que c’est un acteur incroyable. La façon qu'il a de manier la langue et de parler dans l’instant présent. J’ai assisté la saison passée à une représentation de Knaus, le spectacle qu’il a réalisée avec Alexia Leysen et j’ai trouvé son jeu magique. Il lui suffit d'être sur scène, tout simplement, seul ...  Sa présence est impressionnante. »

La faisabilité de l’être humain m’intéresse bien, oui. La conscience qu’on peut se pétrir soi-même.

Un humanoïde ressemble peut-être bien à un être humain, mais il dispose de forces surhumaines. Croyez-vous qu’il y ait aussi en chacun de nous une aspiration à des forces ou des talents surnaturels ?

« La faisabilité de l’être humain m’intéresse bien, oui. La conscience de pouvoir se façonner. Rien que le fait de savoir que nous n’utilisons qu’un pourcentage infime de notre mémoire – quelque 8 % je crois. Donc 92 % restent inexploités, c’est incroyable, non ? »

« Je me rends compte, entre autres en écoutant Nerdland, combien j’ignore. Je ne suis pas un homme de sciences. À l’époque, je me sentais trop bête pour ça. Je n’arrivais pas à suivre en chimie et en physique. Mais en fait, le monde entier est un gigantesque terrain de jeux. C’est ce qui revient aussi de plus en plus souvent aussi dans les séries. Pensez à Doctor House où un brillant diagnosticien détecte les maladies les plus rares en procédant par élimination et à travers quelques tours de passe-passe. Ou la série Westworld. Elle m’a énormément stimulé. On y voit une sorte de parc d’attractions du futur où vivent des robots qui ressemblent à des êtres humains de chair et de sang. Les visiteurs s'y promènent comme dans le parc Astérix. Les robots reçoivent un scénario et jouent, par exemple, un western pour les visiteurs : ceux-ci entrent dans un saloon, y rencontrent des prostituées, un pianiste de bar, et un peu plus tard arrive un type bagarreur. Les robots ne toucheront jamais à un cheveu des visiteurs, mais de leur côté, ces derniers ont le droit d'infliger ce que bon leur semble aux personnages : les battre, les violer, les tuer… C’est moche, non ? Payer un million pour avoir le droit de donner libre cours à ses fantasmes sur des personnes soi-disant réelles ! »

« Donc, là se pose une question de moralité. Un des premiers auteurs de science-fiction, Isaac Asimov, a d’ailleurs inventé aussi les trois lois de la robotique : un robot ne peut jamais faire de mal à un être humain, un robot doit exécuter les ordres qui lui donnent les humains, sauf s’ils sont contraires à la première règle et un robot doit protéger sa propre existence, tant que cette protection n'est pas contraire à la première ou la deuxième règle. Ce genre de choses excite terriblement ma fantaisie. Et je me demande en même temps ce qui motive quelqu'un à créer un monde pareil, comme le fait le professeur dans Westworld, un rôle interprété par Anthony Hopkins. Pourquoi a-t-il fabriqué ce monde ? Parce que c’est possible, évidemment, mais encore ? On en revient toujours à des motivations humaines et des questions de moralité, de bien et de mal ? Jusqu’où peut-on aller ? Pourquoi crée-t-on une chose pareille ? Einstein avait imaginé la fission de l’atome, à bon escient. Par la suite, Oppenheimer s'est en servi pour concevoir la bombe atomique. Les êtres humains imaginent tant de choses à partir d’une sorte de naïveté, presque, enfermés quelque part dans une mansarde avec leurs formules. Et avant même d'en prendre conscience, quelqu’un d’autre s’en empare et l'applique à mauvais escient. »

« Ce qui est intrigant aussi, c’est le rôle de l’armée dans tout cela. Elle constitue presque toujours l’avant-garde de telles inventions. C’est à elle qu'on alloue les budgets. Les premiers systèmes de GPS et de drones, par exemple, proviennent de l’armée. Les inventions reviennent souvent à des techniques d’autodéfense. Qu’est-ce qu'on allé chercher dans l’espace ? Je trouve ça très fascinant. En plus, je me réjouis que Valentijn et moi devions à présent chercher ce que nous allons bien pouvoir raconter à ce sujet (rit). »

Je trouverais chouette que le spectacle éveille de l’intérêt pour les sciences et anime tout ce qui tourne autour, qu’il suscite une sorte d’ouverture envers tout ce qui nous attend encore.

Qu’est-ce que vous aimeriez que le public emporte de ce spectacle ?

« De l’étonnement. J'aimerais que le spectacle éveille de l’intérêt pour les sciences et tout ce qui y a trait, qu’il suscite une sorte d’ouverture d'esprit envers tout ce qui nous attend encore. Je ne veux surtout pas faire peur aux gens. L’humanité a déjà par trop tendance à s’enfermer dans une bulle, chacun dans son petit univers, avec ses propres affaires… La force du théâtre est aussi que tout se déroule en direct. Les gens vont tout vivre en direct. Bien que le spectacle paraisse à première vue se dérouler dans un environnement clinique, malgré le fait que cet univers de deep learning et d’IA semble dépourvu d’émotions, je pense que l’on peut considérer l’émotion comme le thème principal du spectacle. »

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