© Danny Willems

Ne demandez pas de quoi il s’agit, mais demandez-vous pourquoi c’est ici.

Suite à la performance de danse Coloured Swan 3: Harriet's reMix, chercheur en sociolinguistique et auteur Sibo Kanobana a écrit un article sur quoi il s'agit cette performance. Ou pas?

De quoi traite ce spectacle ? Je ne me pose pas forcément cette question lorsque je vais voir une production d’Anne Teresa De Keersmaeker, Wim Vandekeybus ou Alain Platel. Je ne sais pas de quoi parle Harriet’s reMix et c’est très bien comme ça. Ce que je sais par contre et que j’apprécie à sa juste valeur, c’est d’où l’œuvre de Moya Michael tire son origine, dans quel environnement elle travaille, quelles interactions elle y trouve, de quelles personnes elle s’entoure, quelles tensions et quels antagonismes en découlent et le doute qui s’impose à nous. Le résultat est un spectacle d’une authenticité absolue. Pour moi, le fruit de ce travail me donne une sensation d’être chez moi et le sentiment de quelque chose qui me relie.

Le titre est un clin d’œil à l’artiste sud-africaine Tracey Harriet Rose avec laquelle Michael a collaboré ainsi qu’à Harriet Tubman, la militante abolitionniste noire et icône féministe du XIXe siècle, elle-même née esclave. Cette référence à l’esclavage et aux droits des femmes m’aiguillonne : quel est donc le lien avec trois jeunes artistes masculins afro-européens vivant à Bruxelles ? Rien que le titre m’incite à créer. Afro-européen ? L’affiche me donne à réfléchir. Je me plonge dans mes archives culturelles, j’échantillonne et donne libre cours à mon imagination pour remixer. Une conversation avec Moya Michael me convertit dès à présent en cocréateur : il y a de l’interaction, de la conversation, du dialogue. Et le tout est riche et complexe, à l’instar de Teju Cole et de son arc-en-ciel noir.

Moya Michael se sert en quelque sorte de son privilège pour porter à la scène des personnes qu’on en repousse traditionnellement et défie ce faisant la blancheur des institutions culturelles. Mais tout cela est du bla-bla. Ce n’est pas nécessairement ce dont il est question. C’est un des reMix.

Peut-être est-il plus intéressant de se demander pourquoi le spectacle est à l’affiche ? Comment est-il arrivé là ? Pourquoi Moya Michael estime-t-elle urgent et important de créer ce spectacle, de le présenter, de collaborer avec ces personnes ? Peut-être a-t-elle quelque chose de crucial à dire. Parfois, je me dis qu’elle l’a créé pour moi. Je me sens aimé. Pour mon « expérience noire » et pour ma perspective épistémique. Moi, en tant que public. Sa vie et celle de trois jeunes gens qui ont travaillé avec elle y jouent un rôle inspirant. Mais n’est-ce pas une évidence ?

Peut-être dois-je lever un coin du voile ? Car quelle est cette histoire ? Que nous faut-il éclairer ? Pensez à un garçon intelligent et introverti, né en Belgique, d’un père belge qui a fui ses responsabilités, ne l’a pas reconnu et l’a rejeté. Pensez à une autre histoire, celle d’un garçon qui porte en lui l’histoire de la révolution haïtienne et se rend compte que cette révolution oubliée nous trouble et nous interroge. Comme la lumière noire qui jette un éclairage différent sur l’Occident et révèle les mensonges de l’humanisme. Pensez à ce jeune homme qui défie toutes les idées sur la virilité, la peau noire et l’hétéronormativité parce qu’il veut être qui il est. Rien de plus, rien de moins. Pensez aussi à ces quêtes d’un jeune homme assertif qui a beaucoup d’amis, un talent athlétique, pour qui le football est la meilleure voie qu’il connaisse vers le succès, l’un des seuls lieux légitimes où les Belges noires ont le droit de briller et sont reconnus. Loin des corps criminalisés et/ou sexualisés, loin des langues délégitimées. Des individus sensibles, complexes, intelligents, qui souhaitent partager leur humanité avec vous. Qui veulent poursuivre la conversation avec vous. Des individus qui explosent de talent et qu’on ne peut d’aucune manière réduire à tout ce que vous avez appris sur le fait d’être noir, d’être homme, d’être migrant, de ne pas être blanc, d’être belge, d’être illégal, d’être bruxellois, d’être flamand, d’être étranger, d’être une catégorie. Un tel monde sans catégories est sans doute déroutant, confus. Un monde aquatique. Mais la confusion a du bon. La confusion est nécessaire. Elle s’étend au-delà des océans. Je ne désire pas raconter avec mon corps ce que vous souhaitez lire. Lisez ce qu’ils ont écrit pour nous et faites-en ce que vous voudrez. Personne ne peut le contrôler. Dans un certain sens, vous pouvez vous croire libre, comme de véritables corps noirs libres. Pas de carcan. Pas une interprétation manichéenne unique. Voici quelque chose pour vous, à absorber vous-même. Le reMix nous donne du souffle, non pas pour survivre, mais pour vivre.

Oh, oui, et puis, pour finir, il y a aussi l’histoire de la manière dont ces personnes se rencontrent, partent
ensemble à Lagos, à Ibadan et à Ife pour y chercher authenticité, spiritualité et connaissance, en quête d’une perspective épistémique alternative. Pour faire table rase de notre éducation coloniale qui considère l’origine européenne comme supérieure et l’approuve, qui enfouit nos racines africaines, les désapprouve, les considère comme quantité négligeable tout au plus dignes d’être remarquées pour du divertissement populaire et des complaintes. Culture noire ? La culture d’une couleur de peau ? Une identité racialisée réduite à un stigmate ; un stigmate facile qui colle au corps déploré.

Harriet’s reMix montre toutes ces histoires, libère tous ces corps, montre l’humanité de corps réifiés dans toutes leurs complexités.

L’Afrique y joue un rôle prépondérant, car il reste du pain sur la planche pour offrir une place prééminente à la valeur et à l’importance des cosmologies africaines. Pour montrer le lien entre le drame de l’Afrique et le succès de l’Europe dans toute sa brutalité, pour faire briller une lumière noire sur un public blanc aveuglé par toute cette blancheur. Pour révéler les complexités de l’Afrique et ne pas seulement afficher partout et tout le temps la souffrance noire, la victime noire. Non, ce spectacle montre l’inspiration, la richesse, la virtuosité, l’humanité.

Car l’Afrique a tellement plus à offrir que ses seules ressources naturelles. Mais nous avons uniquement appris à estimer l’Europe à sa valeur, à voir et à comprendre la blancheur comme le seul flambeau de la raison, alors que cette bienséance et cette autorité blanche reposent sur la terreur de la couleur, la terreur pour ceux qui sont exclus de cet Occident blanc, déclassés et déshumanisés. Mais voilà qui est peut-être à nouveau du bla-bla. Un reMix d’analyse intellectuelle académique. C’est bien, mais ce n’est pas tout. Car, selon toute vraisemblance, Harriet’s reMix ne sera pas juste un spectacle ordinaire. Ce sera quelque chose qu’on n’a encore jamais vu et il faut espérer qu’après le spectacle, vous vous demandiez : comment se fait-il que je n’aie encore jamais vu ça ?

Sibo Kanobana (°1975) est chercheur en sociolinguistique à l’Université de Gand. Il est le co-auteur de l’ouvrage De Bastaards van onze Kolonie (2010) [Les bâtards de notre colonie] à propos des récits passés sous silence des enfants métis au Congo belge. Il a publié plusieurs articles sur l’interculturalité, l’identité et la politique linguistique. Il est également rédacteur à la revue flamande de culture et de critique culturelle Rekto:Verso.

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