L'histoire derrière La Mémoire des Arbres

Nos voisins du Théâtre National ouvrent la nouvelle saison culturelle avec la suite de la série Ghost Road sur les villes fantômes. La mémoire des Arbres raconte l'histoire de la ville russe d'Ozjorsk où s'est produite en 1957 la troisième catastrophe nucléaire la plus grave du monde. L'histoire derrière La Mémoire des Arbres, un interview avec Fabrice Murgia (FM) et Dominique Pauwels (DP).

 

La Mémoire des Arbres est le troisième opus d’une série de spectacles commencée avec Ghost Road et puis avec Children of Nowhere. Qu’est-ce qui est à la base du projet sur le plan thématique et sur le plan formel ?

FM : C’est donc le troisième opus d’un cycle de spectacles au nombre encore indéfini et que nous appelons Ghost Road. Pour chacune de ces créations, l’idée est de partir dans des endroits du monde et d’y rencontrer les gens qui y vivent, avec la question sous-jacente de la raison de leur présence, et aussi de la raison de leur persistance dans ces lieux. Car ces endroits sont tous très particuliers : on a d’abord travaillé sur les villes fantômes aux Etats-Unis. On y a rencontré des gens qui vivent près de l’ancienne route 66, désaffectée, et qui sont totalement en fusion avec leur environnement, comme s’ils étaient eux-mêmes des images touchantes de la fin du rêve américain. On a ensuite travaillé sur une question plus politique dans le désert de l’Atakama au Chili, où on s’est rendu dans un village, lié à une ancienne mine de salpêtre, qui est devenu un camp de concentration sous Pinochet. On a rencontré d’anciens habitants du village dont certains furent ensuite prisonniers dans les maisons mêmes où ils avaient vécu. Avec en filigrane la question de la résilience et le retour sur les lieux.

 

Ici, on s’est attaqué à quelque chose de totalement différent. Nous allons aborder l’existence d’une ville fermée.

 

Il y a toujours aujourd’hui en Russie, des endroits secrets qu’on appelle des villes fermées - il y en a eu aux Etats-Unis aussi d’ailleurs - et qui sont des émanations directes de la guerre froide. Ces villes sont fermées pour des raisons de secret militaire, souvent en lien avec le nucléaire. En Russie, certaines de celles-ci sont restées fermées car toujours en activité. Dans l’Oural du Sud, il y a donc une ville qui s’appelle Oziersk, dans laquelle vivent à peu près 100.000 habitants, qui peuvent sortir mais choisissent de rester, par conviction patriotique. Beaucoup d’entre eux sont murés dans une mentalité directement issue de la guerre froide – nous n’avons pas pu entrer dans la ville mais nous avons rencontré certains d’entre eux et c’était vraiment fascinant.

  

Il y a dans ce projet la question du mystère et du secret, mais aussi un secret dans le secret : la ville a connu l’une des trois grandes catastrophes nucléaires mondiales, avec Tchernobyl et Fukushima, la catastrophe dite de Kychtym en 1957. La catastrophe a été nommée d'après la ville de Kychtym, seule ville proche connue, à cause du secret maintenu par les Soviétiques sur cet accident.

 

Dans la ville, les gens vivent mieux que dans la plupart des autres villes de Russie. Sur le plan matériel, ils ont plus de moyens et il y a aussi plus de produits, de richesses, de distractions. Mais ils meurent aussi très jeunes, comme s’ils vivaient dans un paradis empoisonné.

  

L’endroit est vraiment mystérieux. Pour nous évidemment, mais aussi pour les gens qui habitent aux abords de la ville et qui ignorent tout de ce qui s’y passe. Ils n’ont rien su de ce qui est arrivé en 1957 et qui a pourtant eu un énorme impact sur eux, sur leur santé et sur leur vie en général et durant plusieurs générations. Ces gens vivent en quelque sorte dans les « faubourgs » de cette ville fermée, tout près mais complètement en dehors. Ce sont des paysans d’Oural du Sud qui même habituellement vivent dans des conditions difficiles et rudes et qui doivent aujourd’hui faire face à un manque de reconnaissance et peu de réparations de l’Etat pour les dommages qu’ils ont subis avec les retombées de cette catastrophe.

 

 

Sur le plan formel, il s’agit aussi d’un spectacle musical, comme les deux précédents : est-ce qu’on peut dire que le texte et la musique ont vraiment été écrits ensemble ?

FM : Oui, la musique et le spectacle forment un tout et sont conçus ensemble dès le départ. On explore les différents thèmes ensemble, chacun dans son langage. La complexité ce sont les temporalités différentes. Le théâtre musical ne s’élabore pas du tout comme un opéra par exemple. Avec l’opéra on a un livret et le temps est connu quand on a la musique.

 

Ici, il s’agit d’une écriture en symbiose, à partir d’une expérience commune, composée de voyages et de rencontres. Ensuite nous devons confronter nos deux écritures, celle du plateau et celle de la musique. Nous devons donc nous mettre d’accord sur une méthodologie de travail afin d’arriver à une temporalité commune, symbiotique, entre le témoignage vidéo, la musique et le jeu de l’acteur au plateau.

 

DP : Et le temps réel du théâtre est complètement différent du temps relatif de la musique.

 

  

Y aura-t-il aussi de la musique live ?

FM : Nous sommes encore très en amont du projet et tout cela peut encore changer, mais nous partons sur l’idée que Dominique sera lui-même sur scène, pour rendre l’interaction entre la musique et la scène la plus proche possible et ainsi d’éviter l’écueil du théâtre musical qui voit se succéder des parties de musique puis du théâtre, de la musique, du théâtre et ainsi de suite. L’idée est de créer des modules qui vont parvenir à s’incruster l’un dans l’autre.

  

Sur scène, nous avons un acteur, Josse De Pauw, qui est vraiment capable de prendre tout le plateau et qui va ramener les grandes questions éthiques liées au nucléaire à un niveau singulier et humain.

 

(Il montre l’image d’un intérieur filmé en Russie).

 

Nous avons eu la même émotion en entrant chez cet homme, qui vit au bord de la Techa, une rivière plusieurs fois contaminée par des déchets radioactifs. Il y a cet homme dans sa petite maison au bord de la rivière, avec son histoire singulière, qui est involontairement relié à la Grande Histoire, celle du nucléaire russe et de la guerre froide. C’est cette idée de tragédie à l’échelle humaine qui côtoie la grande tragédie mondiale, que nous aimerions faire passer. L’histoire de ce petit humain avec ses envies et ses désirs face aux grands désirs et à l’orgueil de l’Humanité.

 

 

Qu’en est-il du titre du spectacle, La Mémoire des Arbres ?

DP: Dans un spectacle, je cherche toujours à dégager le niveau métaphorique et poétique, qui est aussi le niveau où la musique trouve sa place. En Russie, nous avons beaucoup roulé, et traversé énormément d’étendue très boisées. Il y a là-bas des forêts magnifiques qui se portent très bien malgré ce que nous savons à propos de la radiation toujours présente.

 

De temps en temps il y a un petit panneau rouillé qui nous rappelle qu’on est dans une zone radioactive dangereuse. Mais les arbres et les forêts sont beaux, et croissent comme si de rien n’était.

 

FM : Pourtant c’est probablement l’endroit le plus contaminé au monde.

 

DP : Oui, si on rentre dans cette forêt, c’est bien simple, on meurt. Et pourtant, ces grandes forêts de bouleaux sont incroyablement belles, toutes blanches. Et on se disait qu’ils étaient peut-être satisfaits, après tout, ces arbres, d’être débarrassés des humains. Car là-bas il n’y a personne, il n’y a même plus d’animaux. En tout cas juste après la catastrophe, ils ont tué tous les animaux.

 

Et ces arbres ont tout vécu, ils ont tout vu, ils sont si vieux ! Ils étaient là avant, ils étaient là pendant la catastrophe et ils seront encore là bien après nous et on voit bien face à eux que ce n’est pas grave s’il n’y a plus d’humains.

 

 

Est-ce qu’on peut dire alors que la musique serait comme la voix qui exprime le point de vue des arbres ?

DP : Pas vraiment, la musique se situe sur un niveau poétique plus général.

 

FM : Du coup, nous nous sommes aussi intéressés aux théories, enfin plutôt aux faits scientifiques avérés, qui racontent comment les arbres « pensent », communiquent entre eux et ont des comportements solidaires. Le livre de Peter Wohlleben par exemple, La vie secrète des arbres nous a beaucoup intéressés. Comment avec des craquements, et des réseaux radiculaires, ils peuvent se parler, se mettre en garde les uns les autres.

 

Il y a donc d’une part l’univers humain mystérieux, et secret de la ville fermée que l’on perçoit à travers le point de vue d’un scientifique qui explore cette histoire, et cherche à savoir pourquoi tout le monde meurt si jeune ; et d’autre part la nature, et les forêts témoins de toute l’histoire humaine. Les arbres n’ont pas de secret, ils étaient là et ils ont tout vu. Alors peut-être que si cet humain sur le plateau se mettait à décoder le langage des arbres, il pourrait comprendre ce qui s’est vraiment passé et a été caché. Des informations provenant des arbres pourraient donc lui parvenir. Elles se concrétiseraient par des éléments d’interviews que nous avons faites là-bas auprès des habitants des villages proches d’Oziorsk et qui lui parviendraient par bribes.

 

DP : Pour ce spectacle, nous faisons le choix de sortir de l’univers du théâtre documentaire, très affirmé dans les 2 autres spectacles.

 

Le modus operandi est le même : nous sommes allés en Russie et avons fait des interviews des personnes qui avaient un lien avec la catastrophe de 1957 ou avec la ville fermée mais ces interviews seront au service de l’histoire qui est racontée sur le plateau et en dialogue avec Josse de Pauw. Il sera probablement un scientifique qui cherche à décoder la langue des arbres. Ce langage, pour qu’il ait quelque chose de théâtral, s’exprimera graphiquement : ce sont des motifs qui seront dessinés par le moyen d’une fréquence sur un disque. Ces fréquences créent des dessins dans le sable. Josse De Pauw tente de décoder ces motifs, et c’est par ce décodage que nous parviennent par bribes des parties d’interviews.

 

  

On sera donc dans une forme de monologue ?

FM : Les deux spectacles précédents appartiennent clairement au théâtre documentaire. Vivianne De Muynck racontait et amenait l’onirisme en mêlant des éléments de sa vie à son voyage, mais on voyait en vidéo un film documentaire qu’on avait tourné là-bas.

 

Ici il s’agit de supprimer l’écran vidéo et le quatrième mur apporté par la présence de l’acteur conteur. On voudrait travailler avec un dispositif qui ressemble à celui d’un scientifique en train commenter le résultat de ses expériences. Il enregistre tout cela dans le secret de son labo, et le spectateur en serait témoin, peut- être à travers un dispositif d’enceintes audio individuelles. J’aimerais que nous soyons dans une relation très intime, où l’acteur se parle à lui-même en faisant ses découvertes. Donc dans un traitement plutôt cinématographique, qui nous fait ressentir l’idée même du secret, à travers le murmure et le monologue, et tout le traitement scénique en fait.

 

 

Pouvez-vous déjà nous révéler des choses sur ce que nous verrons concrètement ?

FM : C’est encore un peu tôt évidemment, mais nous avons déjà des pistes. Depuis que j’ai monté Sylvia, j’ai l’impression d’avoir fait un pas. J’y ai exploré d’autres formes de narration et j’ai encore envie d’aller ailleurs, d’essayer d’autres façon de construire et de raconter des histoires.

 

Pour cette prochaine création, j’ai envie d’interroger le rapport scène-salle. D’être dans un rapport extrêmement intimiste, presque contre le personnage. Pas seulement dans la proximité des corps, mais aussi avec les autres sens. L’audition par exemple, pouvoir l’entendre respirer comme si on était dans sa tête. Et toute l’histoire nous parvient par des bribes qui nous paraissent réelles, puisque ce sont des « vrais gens » qui s’expriment dans les extraits vidéos, mais ces bribes restent au service de l’histoire qui est racontée, onirique et mystérieuse et dont on questionne la véracité jusqu’au bout. L’enjeu pour nous, c’est que le public cherche en même temps que le scientifique pour parvenir à dénouer le vrai du faux.

 

 

Les interviews seront-elles les seules sources documentaires ?

FM : Je pense que nous utiliserons aussi de images d’archives, il y a en a des terribles, de celles qui marquent l’inconscient collectif. Et qui pourraient provenir d’un côté ou de l’autre du Rideau de fer.

 

 

On peut donc tabler sur une esthétique un peu vintage ?

FM : Du « Russian vintage » ? Pourquoi pas !

 

  

Propos recueillis par Cécile Michel
Le 8 mai 2019