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Bahar Temiz sur ICE

ICE est une chorégraphie pour un corps et un tas de cordes. Bahar Temiz part de récits de voyageurs polaires et de leurs expéditions vers l’Antarctique au début du XXe siècle. Motivés par un désir de découverte, ils se sont exposés à des conditions extrêmes et ont risqué leur vie pour fouler les terres inconnues d’un monde de glace.

© Danny Willems

Quelles sont vos sources d’inspiration pour le spectacle ICE?

Je me suis inspirée de récits de personnes qui partent en voyage et reviennent métamorphosées, des personnes différentes. Il ou elle – hélas, le plus souvent un « il » – apprend des choses sur lui-même ou sur elle-même, mais peut aussi se perdre et parfois même disparaître. J’aime l’idée de partir fouler une terre inconnue sans savoir si on pourra un jour en sortir, ni comment.

Les explorateurs du début du XXe siècle étaient sans doute des drogués à l’adrénaline.

Bon nombre d’entre eux n’ont pas abandonné après une tentative échouée, mais sont retournés dans les lieux où ils ont failli mourir. Il y avait tant à découvrir, à élucider, à comprendre, à défricher. La situation actuelle est une autre histoire. À présent, il faut trouver de nouvelles planètes pour notre survie, et il faut en outre nous réinventer, de même que l’espace autour de nous. À plus grande échelle, c’est exactement comme dans les histoires : un monde en transformation constante et l’être humain qui développe sans cesse de nouvelles technologies de survie. Je trouve cette course à l’échalote à la fois déprimante et excitante : construire pour démolir, démolir pour construire, et ainsi de suite pour l’éternité.

Qu’aimeriez-vous que les gens ressentent ou retiennent d’ICE?

ICE traite de l’expérience humaine fondamentale d’être au monde.

La relation entre un corps humain et un tas de cordes est une analogie de la complexité du monde extérieur et de notre potentiel d’interagir avec ce monde et sa complexité. Les cordes deviennent une extension de ce voyage intérieur.

En tant que groupe de personnes, le public est très complexe et je suis curieuse d’entendre les différentes associations qu’établissent ces différentes personnes. Ce qui est important, c’est que tout le monde puisse forger un lien avec l’œuvre, chacun à sa manière.

Où se situe ICE par rapport aux œuvres précédentes que vous avez créées en tant que chorégraphe ?

En 2014, j’ai commencé à travailler avec des cordes dans un solo intitulé IN LOVE. Il y avait beaucoup de matériaux différents et je n’ai utilisé les cordes que pour un quart du spectacle environ. Mais c’était la partie qui se démarquait le plus et cela m’a encouragée à suivre cette piste. Dans TRAILER (2015), une œuvre commandée par une galerie, je me suis à nouveau servie de cordes pour modifier l’expérience spatiale du public. Mes collègues Aslanboga, Heller et moi-même avons divisé l’espace d’un mur à l’autre à l’aide de cordes fines et le public était invité à se déplacer entre les cordes. ZEE (2018), un duo avec Daphne Koutsafti, s’inspire d’un film de Gus Van Sant dans lequel deux personnages, tous deux appelés Gerry, commencent à marcher et se perdent dans la Vallée de la Mort. Des situations qui exigent beaucoup d’endurance et de capacité de survie m’inspirent fortement. M.A.R.S (2017), avec Felix Mathias Ott, était une tentative de nous fondre l’un dans l’autre et de nous déplacer de manière symétrique. C’était aussi une création sur la survie – la survie artistique, c’est-à-dire sur ce que le spectacle faisait de nous en tant que performeurs. Cela a requis une formidable concentration et une grande présence physique. Ces deux duos cherchent à imposer des restrictions, afin de permettre au corps de trouver de nouvelles stratégies. Je pense qu’ICE s’inscrit dans le sillage de cette endurance. Mais il s’agit d’une nouvelle étape dans la quantité d’actions que je me permets de réaliser sur scène. Il existe plusieurs éléments différents qui – je l’espère – suivent tous un même fil conducteur.

 

Vous êtes performeuse dans des productions d’autres artistes et vous créez également vos propres spectacles. Quelle est la plus grande différence pour vous ?

J’aime travailler avec d’autres chorégraphes, parce que cela me plaît de soutenir d’autres artistes dans leurs choix et parce que je souhaite les nourrir autant que possible. Quand je crée moi-même, cela renforce mon penchant à l’isolement dans lequel je peux facilement me perdre. J’ai tendance à vivre et à rester dans ma tête. Aussi à cause de la disproportion entre le temps nécessaire pour élaborer l’œuvre et pour trouver le financement et le temps passé en salle de répétition. L’implication en matière de durée est radicalement différente. Dès lors qu’on décide de se concentrer sur un sujet, tout semble soudain avoir un lien quelconque avec ce sujet. La recherche commence donc dès l’amorce du projet et se poursuit jusqu’au moment où il est présenté. Une fois que l’équipe s’implique, le processus devient beaucoup plus léger et plus plaisant. Observer la façon dont chaque personne est investie dans son propre temps et parvenir au point où nous créons ensemble est tellement passionnant que je ne peux pas le comparer à autre chose. C’est comme si vous ne faisiez que rêver et que ces rêves prenaient finalement corps dans la réalité.

Je suis simplement heureuse quand je peux participer au processus créatif de quelque façon que ce soit.