Qui cherche, qui trouve

Lettre ouverte des maisons culturelles

Quatorze grandes maisons culturelles flamandes réagissent au boycott du chef d’orchestre israélien Lahav Shani. « Nous avons le droit de ne pas programmer des artistes qui choisissent délibérément de se taire face à des violations flagrantes des droits humains. »

Avant l’été, des institutions culturelles flamandes avaient exhorté les responsables politiques à tout mettre en œuvre pour mettre fin au génocide contre le peuple palestinien, afin que la Belgique respecte les obligations internationales qu’elle avait souscrites en 1948.

Dans le cadre de cette campagne, nous avons annoncé, en tant qu’organisations culturelles, que nous mettrions un terme à toute collaboration avec des partenaires israéliens qui ne prennent pas clairement leurs distances avec les violations du droit international commises par le gouvernement israélien. Nous avons également demandé à la ministre flamande de la Culture et à la ministre fédérale des Affaires étrangères de soutenir cette position du secteur culturel et de la défendre à l’international.

Nous nous sentons confortés par l’appel de la ministre flamande de la Culture, Caroline Gennez (Vooruit), à un boycott culturel des artistes israéliens qui ne se désolidarisent pas du régime de Tel-Aviv. C’est dans ce contexte que la programmation des Münchner Philharmoniker sous la direction de Lahav Shani s’est révélée malheureuse. Shani est en effet aussi directeur musical de l’Orchestre philharmonique d’Israël, qui se présente lui-même comme un ambassadeur de l’État israélien.

Depuis des siècles, la culture est utilisée comme un outil de propagande. Israël y recourt lui aussi activement. Or, telle n’est pas notre conception du rôle de l’art. Nous ne sommes pas les bouffons du pouvoir. Plaider pour la neutralité des arts, c’est ignorer complètement leur mission et leur responsabilité sociales.

Que Lahav Shani choisisse, dans sa fonction influente, de se taire alors que des organisations internationales parlent de génocide, c’est son droit. Tout comme il est de notre droit, en tant qu’organisations culturelles engagées, de ne pas programmer des artistes qui choisissent délibérément de se taire face à de telles violations flagrantes des droits humains.

Il est d’ailleurs attendu des artistes palestiniens, notamment dans les studios de médias, qu’ils se distancient du Hamas et qu’ils reconnaissent Israël. Pourquoi ces mêmes règles ne s’appliqueraient-elles pas aux Israéliens ?

Où étaient toutes les voix qui crient aujourd’hui au scandale quand le spectacle C(H)OEURS d’Alain Platel fut retiré de l’affiche de la Ruhrtriennale en 2020 pour son soutien à la cause palestinienne ? Pourquoi aucun Premier ministre ne s’est-il alors précipité en Allemagne ?

Pourquoi ce silence assourdissant quand, à la Foire du livre de Francfort en 2023, la remise de prix à l’écrivaine palestinienne Adania Shibli pour son roman Palast des Schweigens a été annulée ?

Les réactions à la décision du Festival de Flandre à Gand sont virulentes. L’unanimité avec laquelle certains responsables politiques s’accordent aujourd’hui pour blâmer le festival contrastait singulièrement avec leur incapacité, ces derniers mois, à condamner un génocide ou à se mettre d’accord sur des sanctions contre Israël. Mais lorsqu’une organisation culturelle tente d’envoyer un signal clair, on trouve immédiatement le chemin vers X.

Oui, l’art et la culture ont, pour reprendre les mots de Bart De Wever, « pour objectif essentiel de relier les gens ». Mais la politique a également ce devoir. Il est effrayant et profondément triste de voir comment la simple demande d’un festival à un chef d’orchestre représentant une institution israélienne majeure est sciemment instrumentalisée pour polariser davantage et fracturer encore une société déjà fragile. C’est exemplaire du monde dans lequel nous vivons aujourd’hui et de l’écart béant de la moralité européenne.

Signataires : Hendrik Storme & Frederik Beernaert (DE SINGEL) ; Franky Devos & Kristof Blom (VIERNULVIER) ; Daan Vander Steene, Yves Degryse & Barbara Raes (NTGent) ; Wouter Van Looy & Nathalie De Boelpaep (Musica) ; Ilse Delmeire & Michiel Vandevelde (CAMPO) ; Merel Vercoutere, Ruth Dupré & Robbie Boi (KAAP) ; Michaël De Cock & Kristien De Coster (KVS) ; Kurt Melens & Jaïr Tchong (HA CONCERTS) ; Koen Roofthooft, Benjamin Abel Meirhaeghe, Görges Ocloo, Tom Dewispelaere, Stijn Van Opstal, Lisaboa Houbrechts, Stef Aerts, Marie Vinck & Thomas Verstraeten (Toneelhuis) ; Amelie Aernaudts & Sabine Stommels (De Studio) ; Bart Vanvoorden & Margot Deneubourg (nona) ; Kristof Jonckheere, Mathilde Villeneuve & Bram Coeman (BUDA) ; Johan De Smet & Lies Leliaert (KOPERGIETERY) ; Geert Riem & Tom Janssens (Muziekcentrum De Bijloke).