Hear the Silence

« Le silence est le point zéro où la fin de la déconstruction et le début de la reconstruction se rejoignent. »
Hear the Silence explore le besoin d’étreinte dans des temps de bouleversement.
Le point de départ est la valse, jadis symbole musical et chorégraphique du raffinement européen, mais profondément ébranlée au XXe siècle par des tensions sous-jacentes. Sept danseurs et un musicien réexaminent la valse et en déconstruisent la forme. À la recherche d’une résilience collective dans un processus de reconstruction à partir d’anciens débris, de nouvelles compositions émergent, en résonance avec le présent.
Hear the Silence est un plaidoyer contemporain pour la danse et la musique comme formes de résistance et de connexion en des temps vacillants.
À PROPOS DE LA VALSE
Motif central du spectacle, la valse — dans le mouvement comme dans le son — est devenue au fil des ans le symbole de l’Europe prospère du XIXe siècle. Les premières formes de valse apparaissent dès le XVIe siècle, issues de danses populaires pratiquées dans le sud de l’Allemagne et en Autriche, plus tard connues sous les noms de Länder et Walzer. Ces danses de couple se caractérisaient par une mesure à trois temps (¾) et par des mouvements tournoyants exécutés à une telle vitesse que les danseurs devaient tenir leur partenaire très près d’eux.
À l’origine considérées comme vulgaires, ces danses populaires suscitent néanmoins l’intérêt de l’élite sociale au XVIIIe siècle, lassée du menuet aristocratique. Au grand choc de certains, la valse gagne en popularité et fait son entrée dans les cours européennes. Elle évolue d’une danse populaire libre vers une danse de salon iconique, symbole de précision et d’élégance. De nombreux compositeurs majeurs écrivent des valses, parmi lesquels Schubert, Chopin, Strauss et Ravel.
Le succès de la valse atteint son apogée au XIXe siècle, d’abord à Vienne, puis à travers toute l’Europe. Il décline toutefois après le déclenchement de la Première Guerre mondiale, avec la chute de la monarchie austro-hongroise et, avec elle, de la haute culture viennoise.
La brutalité de la guerre entame la crédibilité de l’élite européenne, qui tentait de maintenir, à travers la valse, une image romantique de luxe et de divertissement. Ce n’est pas un hasard si Maurice Ravel compose La Valse (1920) entre les deux guerres mondiales, y laissant la musique se fragmenter en éclats brisés, comme une réflexion critique sur une élite aveugle aux horreurs de la guerre. Le déclin de la valse ouvre la voie à de nouveaux styles de danse populaires, dont le foxtrot, introduit en Europe depuis les États-Unis après la Première Guerre mondiale.
À PROPOS DE LA MUSIQUE
Comme leitmotiv musical, le spectacle utilise l’enregistrement de La Valse de Maurice Ravel. L’idée de cette composition naît en 1906 : elle devait initialement être un poème chorégraphique et un hommage à Johann Strauss, commandé par l’impresario russe des Ballets Serge Diaghilev. Mais les expériences déshumanisantes de la guerre modifient profondément l’intention de l’œuvre, et Ravel compose finalement une valse « fataliste ».
On distingue trois parties dans la composition : la naissance de la valse, les couples flottant dans la salle de bal, puis un sommet grandiose suivi d’un effondrement total. Ravel écrit : « Je vois cette œuvre comme une sorte d’apothéose de la valse viennoise, qui, dans mon esprit, se mêle à l’idée du tourbillon fantastique du destin. »
Diaghilev reconnaît l’œuvre comme un chef-d’œuvre, mais pas comme un ballet, et refuse de la faire interpréter par les Ballets Russes. Un conflit éclate entre les deux hommes, et le ballet ne sera créé qu’en 1926 au Ballet royal de Flandre.
Malgré les dénégations de Ravel, La Valse est souvent perçue comme une métaphore des dégâts irréparables infligés à l’Europe par la guerre. Sous le raffinement de la valse affleurent des menaces de conflit, la montée du fascisme, la militarisation, l’accélération technologique et les tensions sociales – des dynamiques comparables à celles d’aujourd’hui.
Dans Hear the Silence, la valse est déconstruite aux niveaux structurel, rythmique et mélodique, et reçoit une résonance contemporaine. Le son et la musique sont physiquement présents sur scène sous la forme d’une installation sonore conçue par les sound designers Rint Mennes et Willem Lenaerts en collaboration avec le danseur Misha Demoustier.
Le sound designer et les interprètes partagent la scène et dialoguent en direct. Des fragments de La Valse sont transformés en beats rythmiques, et un cycle continu de construction, de démantèlement et de reconstruction donne naissance à de nouvelles compositions en résonance avec notre époque.
La recherche porte sur une forme de son totale, parfois dévastatrice, mais aussi sur son contraire : le silence. Un son qui s’interrompt soudain peut être menaçant, déroutant ou libérateur. Il peut finalement ouvrir un espace au silence.
À PROPOS DE LA DANSE
La chorégraphie s’appuie sur la déconstruction des valses traditionnelles et des danses populaires qui les ont précédées. Elles constituent le point de départ d’une recherche chorégraphique autour des positions, postures et tracés au sol. Les structures originales sont dissociées puis recomposées en nouvelles créations.
À l’image de La Valse, des changements de mesure et des variations rythmiques viennent déstabiliser l’ensemble, fragmentant progressivement danse et musique. Les pas répétitifs de la valse se mêlent aux formations rigides des marches militaires et aux mouvements libres et expressifs des danses de club contemporaines. La valse devient ainsi une métaphore de l’élan à continuer.
Une question sous-jacente demeure : peut-on encore danser en temps de conflit ? Le dramaturge Bertolt Brecht formulait déjà une réponse au siècle dernier :
« Y aura-t-il du chant dans l’obscurité ? Oui, il y aura du chant – à propos de l’obscurité. »
Aujourd’hui, nous voyons les clubs nocturnes prospérer, y compris dans des villes assiégées ou en zones de conflit comme Kiev et Beyrouth, où une scène underground vibrante subsiste. En période de menace croissante, de résurgence de l’extrême droite et de polarisation palpable, les gens cherchent des moyens de se rassembler.
Le dramaturge de la danse Rudi Laermans écrit dans Peurs partagées que la peur affaiblit la liberté et que la solidarité combat la peur. Se libérer de la peur, dit-il, ne se fait pas seul.
Le spectacle montre ainsi un groupe d’individus qui se reconnectent, tendent la main les uns vers les autres et retrouvent, à travers des tentatives de reconstruction, une proximité (physique). La connexion comme réconfort et comme acte de résistance.
Hear the Silence est, en ce sens, une quête chorégraphique et musicale de résilience et d’espoir.



