Qui cherche, qui trouve

Cinquante ans après le coup d’État en Argentine

Gerardo Salinas, dramaturge de la ville au KVS et survivant de la dictature, propose un programme sur le rôle de la mémoire dans la construction de l’avenir.

Le 24 mars marque le cinquantième anniversaire du début de la dictature civilo-militaire en Argentine. Marches et commémorations rassemblent celles et ceux qui n’oublient pas les « disparus » — un euphémisme qui désigne l’enlèvement, la torture et l’assassinat de militants, d’opposants, d’activistes et de citoyens.

Au cours de ces cinq décennies, le passé a été raconté de différentes manières : d’abord par la dictature ; ensuite lors des procès ; puis pendant les mesures de grâce des années 1990 ; et plus tard avec la réouverture des procédures judiciaires et la consolidation de politiques de mémoire, de vérité et de justice. Aujourd’hui, nous observons un recul : des réductions institutionnelles et une montée du négationnisme. Chaque phase a construit un récit ; chaque récit a tenté de façonner l’avenir. C’est pourquoi il reste urgent de revenir à la mémoire et à celles et ceux qui la portent.

Nous ne cherchons pas à créer des musées de l’horreur, mais à activer des mémoires qui contiennent luttes, stratégies et possibilités.
Gerardo Salinas
le mur et les livres

Cette lutte pour le passé n’est pas nouvelle. En 1950, Jorge Luis Borges écrivait Le mur et les livres, un court essai inclus dans Autres inquisitions. Il y décrit le double geste de Qin Shi Huang, premier empereur de Chine, qui unifia les sept royaumes et mit fin à l’ordre féodal : la construction de la Grande Muraille et l’autodafé des livres antérieurs à son règne.

Borges y pressent un désir profond : faire commencer l’histoire avec soi-même. Effacer les siècles précédents ne renforce pas seulement le pouvoir ; c’est aussi une tentative d’immortalité. La muraille défendait le corps de l’empire, mais son véritable adversaire était un autre : la mémoire. Cet exemple éclaire ainsi un mécanisme tenace : qui contrôle le récit du passé influe sur les possibilités du futur.

Le passé nous façonne. Il est mémoire, mais aussi potentiel. Il conserve ce que nous avons été et nous permet en même temps de réinventer ce que nous sommes. Dans certaines visions du monde originaires des Amériques, il n’existe pas de séparation entre passé, présent et futur : chaque action réécrit à la fois ce qui fut et ce qui adviendra. La mémoire est donc un terrain vivant et disputé.

L’art peut être un lieu où nous rencontrons cette mémoire vivante.
Gerardo Salinas
porteurs de memoire

Nous sommes porteurs de mémoire. L’activer n’est pas seulement se souvenir : c’est intervenir, construire un récit et maintenir ouverte la possibilité d’un avenir. L’art peut être un lieu où nous rencontrons cette mémoire vivante. Dans les mois à venir, trois projets seront présentés au KVS pour l’activer :

  • The Bones, mis en scène par Manuela Infante, est une collaboration avec Michael De Cock, Marcela Salinas et Roberta Lobos. Il s’appuie sur le travail des équipes d’anthropologie médico-légale, qui cherchent à restituer l’identité de corps rendus anonymes par la violence de la dictature. Le travail de ces équipes s’est étendu à de nombreux conflits à travers le monde.
  • Verzetscafé, une initiative de Helden van het Verzet, ravive la mémoire de la résistance belge pendant la Seconde Guerre mondiale. En mai, j’y partagerai des expériences sur les formes d’organisation de la résistance argentine, en établissant des ponts entre territoires, époques et formes de lutte.
  • Nosotros estamos acá, une création de Fernando Rubio au PS21 à New York, propose un dispositif performatif pour construire la mémoire. Nous utiliserons des souvenirs issus de ma propre histoire et de celle d’autres personnes, ainsi que des témoignages recueillis lors de la marche du 24 mars à Buenos Aires. Nous explorerons les liens entre les États-Unis et l’Amérique du Sud : la School of the Americas, l’Opération Condor et les politiques actuelles de persécution des migrants. Une même logique traverse différents contextes historiques : contrôle, violence et déni de liberté. L’objectif est de créer une archive vivante : les témoignages sont conservés comme un registre à partager avec le reste du monde.

Ce programme est finalement une réflexion sur la relation entre l’art et les droits humains. Dans ces mémoires apparaissent des liens avec ce qui se passe — et s’est passé — dans d’autres régions, comme le Moyen-Orient, l’Afrique et aussi les périphéries de l’Europe. Nous ne cherchons pas à créer des musées de l’horreur, mais à activer des mémoires qui contiennent luttes, stratégies et possibilités.

Se souvenir, intervenir, raconter : la mémoire en action ne reconstruit pas seulement le passé, elle ouvre aussi des chemins vers un avenir que nous pouvons encore bâtir.