Le dramaturge du KVS Gerardo Salinas nous explique sa pratique artistique, qui part depuis les idées de la Memoria, Verdad y Justicia.
Là où la guerre fait rage, là où des génocides ont lieu et où les droits humains sont violés de manière extrême, émerge une branche du droit international que l’on appelle la justice transitionnelle. Son objectif : la restauration de l’État de droit.
L’art nourrit notre mémoire collective et constitue le socle de notre culture.
En Europe, nous avons par exemple connu les procès de Nuremberg. En Argentine, ces principes ont pris, après la dictature civilo-militaire des années 1980, un nom qui leur est propre : Memoria, Verdad y Justicia. Mémoire, Vérité et Justice.
Il s’agit de construire la mémoire pour découvrir la vérité, puis, à partir de cette vérité, d’exiger la justice.
Les dictatures et les génocides ne sont pas seulement des systèmes violents qui portent atteinte aux libertés politiques, économiques et individuelles. Ils s’attaquent aussi au récit lui-même, car en même temps que les corps, on tente de faire disparaître les histoires.
Les mots sont ensevelis, les voix effacées. Ces « opérations narratives » influencent la manière dont la mémoire se forme. Un récit officiel apparaît, monté par celles et ceux qui abusent de leur pouvoir. L’histoire en regorge d’exemples – le Congo, la Palestine, des noms qui résonnent aujourd’hui aussi en Belgique.
La politique de Memoria, Verdad y Justicia cherche à démanteler ces stratégies qui façonnent le récit.
À partir de ma pratique artistique, j’observe ces dynamiques : d’abord intuitivement, puis avec une pleine conscience. L’art nourrit notre mémoire collective et constitue le socle de notre culture. Il tisse le récit de ce que nous étions, de ce que nous sommes et de ce que nous pouvons devenir.
Nous cherchons des vérités individuelles afin de construire ensemble un récit collectif plus honnête, plus juste, plus humain.
La force narrative de l’art se heurte à d’autres montages de la réalité, souvent imposés par la manipulation médiatique, la guerre, l’invasion, la torture et le génocide.
Chacun·e de nous est un·e narrateur·rice potentiel·le et porte en soi des fragments d’histoires. Mais tout le monde n’a pas appris à parler. Tout le monde n’a pas l’espace pour faire entendre son récit.
C’est pourquoi il reste essentiel pour moi d’alimenter le récit collectif avec le plus de voix possible et d’attiser le feu narratif de notre quartier, de notre ville, de notre pays et de notre humanité.
Le théâtre est un acte de mémoire. Une reformulation vivante de la réalité, qui renaît à chaque instant : ici, maintenant, avec ces corps. Chaque réinterprétation ouvre une nouvelle strate.
En 2024, nous avons ouvert Memoria, Verdad y Justicia comme un espace de réflexion sur la place du discours artistique en temps de violations des droits humains, de génocide et de guerre. Un lieu pour explorer comment les récits sont reconquis, et quel rôle l’artiste y joue.
Cette année, nous poursuivons cette recherche. Nous cherchons des vérités individuelles afin de construire ensemble un récit collectif plus honnête, plus juste, plus humain.