Qui cherche, qui trouve

Barber Shop Chronicles adapté au continent européen

(c) Stef Stessel 

La première de la version francophone de Barber Shop Chronicles a été accueillie par une ovation le 21 septembre au Théâtre de Liège. La pièce originale d’Inua Ellams avait déjà rencontré un grand succès au Royaume-Uni avant d’entamer une tournée mondiale aux États-Unis, au Canada, en Australie et en Nouvelle-Zélande.

Serge Rangoni, directeur artistique du Théâtre de Liège, a lui aussi perçu l’énorme potentiel de l’œuvre et a pris l’initiative d’une collaboration avec le KVS, sous la direction de Junior Mthombeni et Michael De Cock. L’une des questions centrales était la suivante : la pièce se déroule principalement en Angleterre, en Afrique du Sud et au Ghana ; fallait-il rester fidèles à ces récits originaux ? Ou bien adapter l’œuvre au continent européen et aux communautés francophones d’Afrique, afin de l’ancrer davantage dans les contextes liégeois et bruxellois ?

Avec l’auteur Inua Ellams, les créateurs ont opté pour cette deuxième voie. Après une traduction de base réalisée par des étudiants de master en traduction à l’Université de Liège sous la direction de Valérie Bada, Barber Shop Chronicles a été « habillé » en français. Les « tailleurs » de service : Caroline Gonce, chargée de projets artistiques et coordinatrice du répertoire des comédien·ne·s au Théâtre de Liège, l’historien et penseur sénégalais polyvalent Omar Ba, et l’acteur, musicien et créateur Junior Akwety, en étroite collaboration avec les metteurs en scène. Le dramaturge Gerardo Salinas s’est entretenu avec Omar Ba et Junior Akwety sur leur processus de travail.

Comment et sur quelle base avez-vous choisi les différents pays ?

Junior :
« La sélection des pays s’est faite à partir du texte original d’Inua. Nous avons essayé de retrouver les subtilités qu’il voulait mettre en évidence et d’identifier dans quels pays francophones des récits ou thèmes similaires apparaissaient. Rapidement, certains pays se sont imposés plus clairement que d’autres.

L’actualité a également joué un rôle : quand Inua a écrit la pièce, il s’inspirait fortement des événements mondiaux du moment. Nous nous sommes centrés sur ce qui animait les médias africains francophones, dans nos pays respectifs, et nous avons intégré ces éléments dans la dynamique du texte. »

« Ce qui aide, c’est qu’en Afrique, malgré les différences entre pays et cultures, on retrouve une dynamique sociétale assez similaire. Beaucoup d’éléments résonnent autant dans les pays anglophones que francophones. Cela rendait le projet réalisable dès le départ : nous pouvions créer une version francophone en adaptant contextes, pays, personnages, références et arrière-plans ethniques. Cela offrait beaucoup de possibilités. »

Omar :
« En effet. Dans le texte original, les pays étaient choisis en fonction des possibilités qu’ils offraient. Inua tenait aussi compte de la représentativité démographique et de la pertinence pour le public britannique. C’est pourquoi, en Afrique francophone, nous avons cherché avec soin des pays correspondants : le Burkina Faso, avec ses turbulences politiques actuelles et son président militaire charismatique, associé aux débats sur le néocolonialisme et à la mémoire de Thomas Sankara ; le Congo (RDC), pour son lien avec la Belgique, son passé colonial et une diaspora bien représentée ; la Côte d’Ivoire et le Sénégal, tous deux riches d’un grand capital symbolique, d’une importante diaspora en France, et présentant des parallèles historiques avec les pays anglophones du texte original. »

Et qu’en est-il des nuances de langue et de l’humour : comment les avez-vous traduits ?

Junior :
« Les nuances linguistiques et l’humour sont essentiels dans les sociétés africaines. Rire, plaisanter, se taquiner – c’est une dynamique vivante et omniprésente. Il n’a donc pas été difficile de l’intégrer dans le texte en français.

En ce qui concerne les nuances linguistiques, nous voulions surtout comprendre les dynamiques propres aux pays choisis. Au Cameroun, par exemple, on trouve le Frenglish : parce que les gens y parlent à la fois français et anglais, un mélange des deux langues est apparu. Il était important de préserver cela.

Nous avons aussi accordé beaucoup de confiance aux acteurs pour développer cet aspect. Ils connaissent mieux que quiconque leur pays et leur culture, et disposent d’un savoir général large. Nous nous sommes appuyés sur eux pour interroger et affiner l’usage de la langue, en simplifiant certains éléments pour garder la fluidité. Cela a permis de trouver un bel équilibre, sur scène comme dans le texte.

Nous avons même intégré une petite perle venue d’Haïti dans le texte. Nous avons élaboré une base solide, sur laquelle les acteurs ont pu construire, puisqu’ils portent finalement la pièce. Pour chaque personnage, il fallait que la langue soit la plus fluide possible. »

Omar :
« Malgré la diversité, il n’existe pas de distance entre les pays. Chaque pays possède son humour et ses nuances, mais le fond reste souvent le même. La diaspora africaine partage beaucoup de codes culturels grâce à la musique et à internet. Le français est une langue riche qui s’adapte aux contextes culturels, ce qui permet aux nuances de se refléter dans le choix des mots, le ton et l’accent.

En même temps, les différences avec le texte original sont claires : l’histoire, le colonialisme et les contextes culturels ajoutent des accents uniques, mais il y a aussi un sentiment d’affinité culturelle. »

Quel rôle jouent les accents sociaux locaux et le contexte politique ?

Junior :
« Dans le texte original, Inua faisait déjà référence à des événements politiques et historiques pour éclairer certains thèmes ou intégrer des processus sociétaux. La politique fait partie de la vie des Africains, dans leur quête d’un présent et d’un avenir meilleurs. Nous devions donc aussi aborder ce sujet – avec humour, sérieux et respect.

En même temps, nous avons pu conserver des éléments du texte original tout en respectant les contextes locaux – très différents les uns des autres. L’Afrique est constituée de milliers de peuples, de nombreuses langues, de cultures diverses et de richesses multiples. Quand il était question d’accents, nous laissions le texte former la base d’un personnage ; ce personnage devenait ensuite la base d’une langue, d’un accent et d’un récit. Sur ce fondement, nous avons construit ce qui paraissait le plus naturel dans chaque pays, avec l’ambition de préserver la subtilité profonde du texte d’Inua : poétique et soigneusement formulée, incluant les nuances d’accents.

Tout visait à créer une dynamique conversationnelle naturelle qui reflète des villes comme Yaoundé, Kinshasa, Abidjan ou Dakar, mais aussi la diaspora africaine à Bruxelles. C’était une recherche de points communs et le développement d’un thème continental porteur de sens. Le tout s’est déroulé dans le compromis et le dialogue avec Inua, ce qui fut particulièrement enrichissant. »

Omar :
« Politique et contexte social ne sont pas seulement l’arrière-plan, mais un élément fondamental des récits et de la dynamique de la pièce. Ils influencent les conditions de vie et déterminent comment les gens luttent quotidiennement pour survivre. Pour beaucoup, c’est aussi une raison de migrer. »

Comment la pièce reflète-t-elle la diversité des diasporas et des pays ?

Junior :
« La diversité de la diaspora africaine est pleinement visible dans les barbershops de Matonge à Bruxelles, où se retrouvent Sénégalais, Ivoiriens, Camerounais, Congolais et Burkinabés. Cette diversité transparaît clairement à travers les acteurs eux-mêmes, chacun ayant un parcours différent.

Même au sein des pays représentés, les personnages sont interprétés de manière diverse. Il y a une palette de techniques et de styles de jeu qui montrent la dynamique propre à chaque pays. Comme dans toute société, les gens sont différents, mais ensemble ils forment une dynamique commune et une culture urbaine. »

Omar :
« C’est vrai, les barbershops sont comme de micro-îlots du continent africain. Des personnes de différentes nationalités s’y rencontrent ou y travaillent ensemble, ce qui rend visibles la diversité des pays et des cultures. »

Comment les acteurs ont-ils été sélectionnés et impliqués ?

Junior :
« La sélection a été faite par l’équipe artistique, les metteurs en scène Junior Mthombeni et Michael De Cock. J’ai eu la chance de rencontrer tous les acteurs, la plupart avaient passé des auditions, et leur désir de faire partie de cette histoire m’a profondément touché.

Ils ont été impliqués dès le début dans le processus de création. Lors de la première lecture, nous leur avons posé des questions sur la crédibilité des personnages et de leurs récits. Les acteurs ont mené un travail de recherche intensif sur les accents et l’usage de la langue, et ont activement contribué au développement de leurs personnages. Ce fut un processus très proactif, marqué par un échange constant entre dramaturgie, scénographie et mise en scène. »

Comment l’énergie et le ton de la pièce ont-ils été déterminés ?

Junior :
« Le ton et l’énergie ont été fortement influencés par la générosité du groupe d’acteurs. Il y avait un véritable désir de partager des émotions et de construire une fraternité. La pièce porte cette essence : prendre soin de l’histoire, pour qu’elle ait du sens et puisse avoir un impact. »

Omar :
« Le ton et l’énergie se sont définis dès le processus d’écriture. Chaque personnage a reçu une voix, une couleur et une profondeur qui ont facilité le travail de la mise en scène et de la dramaturgie. Le produit final est resté fidèle à l’énergie de la pièce originale, tout en s’inscrivant dans un nouveau contexte avec une signature unique : explosive, profonde et légère, une mosaïque de sentiments. »

Gerardo Salinas, dramaturge du KVS