
En co-présentation avec le Kaaitheater, le KVS reçoit Ntando Cele pour deux représentations exceptionnelles. Dans Wasted Land, elle propose une réflexion incisive sur la fast fashion, envisagée comme l’une des nombreuses manifestations du néocolonialisme. Théâtre, humour noir, chant choral et vidéo s’entrelacent dans une satire post-apocalyptique sur l’inéluctabilité de la crise climatique. Le spectacle s’inspire de lamentations décoloniales et de chants de protestation, réinterprétés en collaboration avec le musicien et compositeur égyptien Wael Sami Elkholy. Il puise également dans le poème The Waste Land de T. S. Eliot (1923). Pour le Théâtre Vidy-Lausanne, la compagnie a présenté sa vision de l’œuvre.
TEXTE DE PRÉSENTATION par la compagnie
La fast fashion relie l’Occident — qui consomme selon des critères de « bonne vie », de confort et de certifications de non-toxicité — aux pays en développement, qui produisent à bas coût et héritent en retour des déchets mondialisés. Afin de rendre visible cette relation complexe entre l’humain et ses déchets, Ntando Cele s’inspire notamment de l’écologie queer ainsi que de recherches sociologiques et scientifiques contemporaines.
Wasted Land orchestre ainsi un paysage mélodique oscillant entre performance théâtrale, projection vidéo et concert poétique.
En tant que metteuse en scène et performeuse, Ntando Cele a souvent recours au théâtre, à la musique et à la culture pop pour révéler les formes latentes de racisme et de stéréotypes.
Nous ne pouvons pas nous adapter à la famine. Nous ne pouvons pas nous adapter à l'extinction. Nous ne pouvons pas manger de charbon. Nous ne pouvons pas boire de pétrole.
Nous n'abandonnerons pas
CONTEXTE : COLONIALISME DES DÉCHETS
Les approches de la lutte contre le changement climatique sont encore principalement élaborées et perçues du point de vue du monde occidental, bien que l'on prétende qu'il s'agisse d'un problème international. Les modèles économiques mondiaux qui ont rendu le monde occidental incroyablement riche sont accompagnés par des maximes idéologiques assurant chercher à « sauver notre monde », forme de néocolonialisme qui ne dit pas son nom.
Les absurdités de cette approche schizophrénique de solutions aux problèmes mondiaux sont bien illustrées par l'industrie de la mode, en particulier la fast fashion, qui, selon les chiffres de l'ONU, est responsable de 10% des émissions mondiales de CO2, de 20% des eaux usées toxiques et de 9% des microplastiques dans les océans. Les grandes entreprises qui vendent de la fast fashion dans le monde occidental pratiquent l'« écoblanchiment » en encourageant par exemple leurs clients à renvoyer les vêtements usagés dans les magasins en échange de bons d'achat.
Issus de ces échanges, des montagnes de vêtements sont partiellement incinérées et empilées dans d'immenses paysages où plus rien ne pousse au Chili, au Ghana, au Kenya, en Indonésie, et parmi de nombreux autres pays. Les microplastiques issus des fibres synthétiques et mixtes finissent dans les océans, où ils endommagent radicalement l'écosystème.
L'ÉCOBLANCHIMENT
Ainsi, alors qu'en Europe, les consommateur·rice·s se sentent bien lorsqu'ils récupèrent et rapportent leurs vêtements, dans les pays pauvres, des pans entiers de terre sont dévastés, les habitats et l'environnement détruits. Wasted Land établit un lien entre le changement climatique (production de déchets) et l'oppression (colonialisme), car ces questions sont souvent considérées comme aussi déconnectées qu’insolubles. La performance est profondément sceptique quant à la possibilité d'un changement fondamental ou d'une restructuration de la société, étant donné les structures de pouvoir enracinées qui maintiennent le statu quo du système hypercapitaliste de l'industrie de la mode.
Pouvons-nous imaginer un monde dans lequel les sociétés seraient solidaires devant l'injustice et l'oppression de tous les humains, des non-humains et de la Terre ?
Puisque nous vivons dans un monde fortement racialisé, il est inutile de continuer à plaider pour des solutions telles que l'aide au développement et la diversité forcée, car ces changements ne profiteront jamais qu’à la marge aux personnes qu'ils sont censés aider. Que signifierait la véritable démolition des structures coloniales ? Qu'est-ce que la justice climatique hors du recyclage, du véganisme religieux ou des écolabels à peine vérifiables ?


DÉSESPOIR CONTRE DÉSIR
Si l'on s'en tient au seul pronostic scientifique, il n'y aurait pas beaucoup d'espoir. C'est pourquoi le changement climatique ne doit pas être envisagé uniquement sous l'angle de la science. La vision scientifique et économique du monde fait sans doute partie du problème car elle crée des injustices dans d’autres communautés. A l’inverse, les peuples indigènes ont toujours vécu dans des écosystèmes complexes et ont su apporter des réponses nuancées dans leurs relations à leur environnement.
Par la performance, l’humour, ou le chant, Wasted Land tente d’exposer les conséquences du changement climatique en incluant les voix et les idées des membres des communautés qui en souffrent le plus, au lieu de regarder ces communautés à travers le prisme du dénuement et du désespoir.
La musique, la poésie, la fantaisie, la célébration et le son de Wasted Land retissent des liens perdus et cherchent un accès émotionnel direct à des entités abstraites telles que « l'environnement », « la nature » ou « la planète ».
L'art peut être un moyen de désaliéner la relation de chacun·e avec ce qui l’entoure. Le théâtre peut être un outil pour créer une vision qui s’écarte des stéréotypes unidimensionnels pour partager des manières d’être remplies de contradictions humaines, de désirs, de sagesse et de besoin d'appartenance.
Crédits photos: © Claudia Ndebele